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Gallica
Le diable au corps: roman /
Raymond Radiguet
Source gallica.bnf.fr/ Bibliothegue nationale de France
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Gallica
I Radiguet, Raymond (1903-1923). Le diable au corps: roman /
Raymond Radiguet. 1923.
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PUBLIEE SOUS. LA DI RECTfON D'EDMOND JALOUX
COLLECTION “ LE ROMAN
II
RAYMOND RADIGUET
DIABLE
AU CORPS
ROMAN
BERNARD GRASSET
5 , P.
'
Source gallica.bnf.fr / Bibfiothegue natianale de France
LE DIABLE AU CORPS, roman par Raymond
Raihouet.
Un volume double-couronnc. Prix. . 6 fr. 75
(Bernard Grasset, śditeur.)
i *
LE DIABLE AU CORPS, c’estrhistoire dun enfant
qui se voit aux prises avec ime aventure d’homme ct
s’analysc sur place. C’est limpudour charmantc de
1’cnfance ct tous ses mecanismes secrets montres au
grand jour par un Maltre dc dix-sept ans.
Gest aussi la guerre yuc par des ycux d T enfant et,
de cc seul point de vue, le livre de Raymond Radiguet
porali mćritcr une place dans la littćrature contcmpo-
rainc.
Mais, il y a plus, ii scmblc vraiment que ce soit
le premier roman d'unc gćneration puisąue, aussi
bien, on appellcra yraisemblablement dans l’avenir :
“ gćneration de la gueire ”, non pas la gćneration qui
Va 1'aitc, mais la gćneration qui en a reęu Pemprcinte
l'i\ge ou les sensibilites se dessinent ct ou les carac-
tferes se forment, emprcinto obscure et non raisonnće,
la seule vraisemblablcment qui comptc et qui reste,
LE DIABLE AU CORPS va peut-ćtre scandaliaer
bien des gens, L autcur le prćvoit, puisque, au dćbut
mćinc de son roman, dans une sorte d’mtroduction Ibrt
bclle qui Pinaugure, on pcut lirę cette phrase :
11 Que ceux qui deja m’en vculent, se reprćsentent
ee ciue lut la guerre pour tant de tres jeunes garęons:
Quatre ans dc vacances. ”
Les ćcrivains auxquels appartiendra de juger ce
tivrc deyront donc se depouilter, s’ils veulent ćtre
justes de la “ scnsibilitć de guerre ” qui ne doit pas
peser sur le jugcmcnt d une oeuvre qui lui survivra.
RAYMOND RADIGUET
ROMAN
PARIS
BERNARD GRASSET, fcDITEUR
61 1 RUM DES SAIRTfr-PERES, 61
Mcuxx.ni
IL A ETE TIRE DE CET OUYRAGE
QUI"Z£ EXEMPLAIRES SUR JAPON
IMPERIAL, NUMEROTES DE I A XV ;
CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR HOL-
LANDE YAN GELDER, NUMEROTES DE
.XVI A LXV, ET CENT EXEMPLAlRi;s SUR
PAPIER LAFUMA, NUMEROTEs66a165.
N“
Teua droita de Iradoction, de reprodnction et d‘ad*ptalion
r4serves pour to u a paya.
Cepyrifht by Bernard Grmtetr 1923
LE DIABLE AU CORPS
i
Je vais encourir bien des reproches.
Mais qu’y puis-je ? Est-ce ma faute si
j’eus douze ans quelques mois avant la
declaration de la guerre ? Sans doute,
les troubles qui me vinrent de cette
periode extraordinaire furent d*une
sorte qu ł on n’eprouve jamais a cet
age ; mais comme il n’existe rien d’as-
sez fort pour nous vieillir malgre les
apparences, c’est en enfant que je de-
vais me conduire dans une aventure
ou deja un homme eut eprouve de
l’embarras. Je ne suis pas le seul. Et
mes camarades garderont de cette
epoque un souyenir qui n’est pas celui
6
Lt DIABLE AU CORPS
de leurs aines. Que ceux qui dej& m’en
veulent se representent ce que fut la
guerre pour tant de tres jeunes gar-
ęons : qualre ans de grandes vacances.
Nous habitions a F... } au bord de
la Marne.
Mes parents condainnaient plutfrt la
camaraderie mixte. La sensualite, qui
iiait avec nous et se manifeste eneore
aveugle, y gagna au lieu d’y perdre.
Je n s ai jamais ete un reveur. Ce qui
semble reve aux autrcs, plus credules,
me paraissait a moi aussi reel que le
fromage au chat, malgre la cloche de
verre. Pourtant la cloche existe.
La cloche se cassant, le chat en pro-
fite, meme si ce sont ses maitres qui la
cassent et s 5 y coupent les mains.
Jusqu’a douze ans, je ne me vois au-
cune amourette, sauf pour une petite filie,
LE DIABLE AU CORFS
7
nommee Carmen, a qui je fis tenir, par
un gamin plus jeune que moi, une lettre
dans laquelle je lui exprimais mon
amour. Je m ł autorisais de cet amour
pour solliciter un rendez-vous. Ma
lettre lui avait ete remise le matin
avant qu*elle ne se rendit en classe. J’avais
distingue la seule fillette qui me res-
semblat, parce qu’elle etait propre, et
allait a 1’ecole aecompagnee d’une petite
sceur, comme moi de mon petit frere.
Afin que ces deux temoins se tussent,
j’imaginai de les marier, en quelque
sorte. A ma lettre, j’en joignis donc
une de la part de mon frere, qui ne
savait pas ecrire, pour Mile Fauvette.
J’expliquai a mon frere mon entre-
mise, et notre chance de. to mb er juste
sur deux soeurs de nos ages et douees
de noms de baptćme aussi exception-
nels. J ł eus la tristesse de voir que je
ne m’et,ais pas mepris sur le bon genre
de Carmen, lorsqu’apres avoir dejeune,
avec mes parents qui me gataient et ne
8
LE DUBLE AU COKPS
nie grondaicnt jamais, je rentrai en classe.
A peine mes camarades a leurs pupi-
treSj—moi en hautde la classe, aeeroupi
pour prendre dans un placard, en ma
qualite de premier, les volumes de la
lecture a haute voix, — le directeur entra.
Les eleves se leverent. II tenait une
lettre a la main. Mes jambes flechirent,
les volumes tomberent, et je les ramas-
sai, tandis que le directeur s’entrete~
nait avec le maitre. Deja, les eleves des
premiers bancs se tournaient vers moi,
ecarlate au fond de ia classe, car ils
entendaient chuchoter mon nom. Enfin
le directeur m ł appela, et pour me punir
finement, tout en n’eveillant, croyait-il,
aucune mauvaise idee chez les eleves,
me felicita d’avoir eorit une lettre de
douze lignes sans aucune faule. II me
demanda si je l’avais bien ecrite seul,
r
puis il me pria de le suivre dans son
bureau. Nous n’y allames point. H me
morigena dans la cour, sous Tayerse.
Ce qui troubla fort mes- notions de
LŁ DIABLE AU COHK3
9
morale, fut qu’il eonslderail comrne aussi
grave d’avoir compromis la jeune filie
(dont les parents lui avaient commu-
nique ma declaration), que d’avoir de-
robe une feuille de papier a lettres. II
me menaęa d’envoyer cette feuille chez
moi. Je le suppliai de n’en rien faire.
II ceda, mais me dit qu’il conservait
la lettre, et qu ł a la premiere recidive,
il ne pourrait plus cacher ma rnauvaise
conduite.
■
Ce melange cPeffronterie el de timi-
■* *
dite deroutait les miens et les trom-
pait, comrne, a 1’ecole, ma facilite,
veritable paresse, me faisait prendre
pour un bon eleve.
Je rentrai en classe. Le professeur*
ironique, rr/appela Don Juan. J’en fus
extremement flatte, surtout de ee qu’il
me cit&t le nom d’une oeuwe que je
connaissais et que ne connaissaient pas
mes camarades. Son « Bonjour, Don
Juan » et mon sourire entendu trans-
formerent la classe a mon egard. Peut-
10
LE DIABLE AU GOftPS
etre avait-elle deja su que j’avais charge
un enfant des petites classes de porter
une lettre a une « filie », comme disent
les ecoliers dans leur dur langage.
Cet enfant s’appelait Messager; je ne
ravais pas e u d’apres son nora, mais,
quand nieme, ce nom m ł avait inspire
confiance. ,
A une heure, j’avais supplie le direc-
teurdeneriendire a mon pere; a quatre,
je brftlais de lui raconter tout. Rien nem’y
obligeait. Je mettraip eet aveu sur le
compte de la franchise, Sachant que mon
pere ne se facherait pas, j’etate f somme
toute, ravi qu’il connfit ma prouesse.
J’avouai donc, ajoutant avec orgueil
que le directeur m’avait promis une
discretion absolue (comme a une grandę
personne). Mon pere voulait savoir si
je n’avais pas forge de toutes pieces ce
roman d ł amour. II vint cliez le direc¬
teur. Au cours de cette visite, il parła
incidemraent de ce qu’il croyait fitre
une farce. — < uoi ? dit alors le directeur
«
1
LE DIABLE AU CORPS 11
surpris et tres ennuye ; il vous a ra-
conte cela? II m’avait supplie de me
tai-ce, disant que vous Ic tueriez.
Ce mensonge du directeur ’excusait;
il contribua encore a mon ivresse
d 5 homme. J’y gagnai seance tenante
1’estime de mes camarades et des cli-
gnements d’yeux du maitre. Le direc¬
teur cachait sa rancune. Le raalheureux
ignorait ce que je savais deja : mon
pere, choque par sa conduite, avait
decide de me laisser finir mon annee
scolaire, et de me rcprendre. Nous etions
alors a u comm en cement de juin. Ma
mere ne voulant pas que cela influat
sur mes prix, mes couronnes, se reser-
vait de dire la chose, apres la distri-
bution. Ce jour venu, grace a une in-
justice du directeur qui craignait con-
fusement les suites de son mensonge.
seul de la classe, je reęus la couronne
d’or que meritait aussi le prix d’cxcel-
lence. Mauyais calcul : Tecole y perdit
ses deux meilleurs eleves, car le pere
12 L£ UIABLK AU COUPS
du prix d’excel lence retira son fils.
Des eleves corame nous servaient
d’appeaux pour en attirer d’autres.
Ma mere me jugeait trop jeune pour
aller a Henr i IV. Dans son esprit, cela
voulait dire : pour prendre le train. Je
restai deux ans a la maison et tra-
vaillai seul.
Je me promettais des joies sans borne,
car, reussissant a faire en quatre heures
le travail que ne fournissaient pas en
deux jours mes anciens condisciples,
j’etais librę plus de la moitie du jour.
Je me promenais seul au bord de la
Marne qui etait ie lement notre riviere
que mes sceurs disaient, en parlant de
la Seine, « une Marne ». J’allais meme
dans le bateau de mon pere, malgre sa
defense; mais je ne ramais pas, et sans
m’avouer que ma peur n’etait pas
celle de lui desobeir, mais la peur tout
court. Je lisais, couche dans ce bateau.
En 1913 et 1914, deux cents Jivres y
LK DUBLE AU CORPS
%
passent. Point ee que Fon norame de
mauvais livres, mais plutót i es meil-
leurs, sinon pour Fesprit, du moins pour
le merite. Aussi, bien plus tard, a Fage
o u Fadolescence meprise les livres de
la Bibliotheque rosę, je pris gout a leur
charme enfantin, alors qu ł a cette epoque
je ne les aurais voulu lirę pour rien au
monde.
Le desavantage de ces recreations
alternant avec le travail etait de trans-
former pour moi toute Fannee en fausses
vacances. Ainsi, mon travail de chaque
jour etait-il peu de chose, mais comme,
travaillant moins de temps que les
autres, je travaillais en plus pendant
ieurs vacances, ce peu de chose etait le
bouchon de liege qu’un chat gardę
toute sa vie au bout de la queue, alors
qu’il prefererait sans doute un mois
de casserole.
Les vraies vacances approchaient,
et je m^n occupais fort peu puisque
14
LŁ DIABŁU AU CORPS
c’etait pour moi le menie regime. Le
chat regardait toujours le fromage sous
la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa
la cloche. Les maitres eurent d’autres
*
chats a fouetter et le chat se rejouit.
A vrai dire chacun se rejouissait en
France. Les enfants, leurs livres de prix
sous le bras, se pressaient devant. les
afliches. Les mauvais eleves profitaient
du desarroi des familles.
Nous allions chaąue jour, apres di¬
ner, a la gare de J..., a deux kilometres
de chez nous, voir passer les trains mili-
taires. Nous emportions des campa-
nules et nous les lancions aux soldats.
Des dames en biouse versaient du vin
*
rouge dans les bidons et en repandaient
des litres sur le quai jonche de fleurs.
Tout cet ensemble me laisse un souvenir
de feu d'artifice. Et jamais tant de vin
gaspille, de fleurs mortes. II fallut pa-
voiser les fenetres de notre maison.
' Bientftt, nous n’allames plus a J...
Mes freres et mes sceurs commenęaicnt
LE DIABLK AU CORPS
15
d’en vouloir a la guerre, ils la trouvaient
longue. Elle leur supprimait le bord
de la mer. Habitues a se lever tard,
il leur fallait aeheter les journaux a
six heures. Pauvre distraction ! Mais
vers le vingt aout, ces jeunes monstres
reprennent espoir. Au lieu de quitter la
table ou les grandes personnes s’at-
tardent, ils y restent pour entendre mon
pere parler de depart. Sans doute n’y
aurait-il plus de moyens de transport.
II faudrait voyag«c tres loin a bicydette.
Mes freres plaisantent ma petite sceur.
Les roues de sa bicyclette ont a peine
quarante centimetres de diametre. « On
te laissera seule sur la route. » Ma soeur
sanglote. Mais quel entrain pour asti-
quer les machines! Plus de paresse. lis
proposent de reparer la mienne. Ils
se levent des Faube pour connaitre les
nouvelles. Tandis que chacun s’etonne,
je decouvre enfin les mobiles de ce
patriotisme : t:n vovage a bicyclette!
jusqu’a la mer! et une mer plus loin,
■h & ™ »
16
LE DIABLE AU CORPS
plus jolie que d’habitude, lis eussent
brfile Paris pour partir plus vite. Ce
qui terrifiait 1’Europe etait devenu leur
unique espoir.
L’egoisme des enfants est-il si ciif-
ferent du nótre ? I/ete, a la campagnc,
nous maudissons la pluie qui tombe,
et les cultivateurs la reclament.
1
II est rarc qu’un cataclysme se pro-
duise sans phenomćncs avant-coureurs.
L’attentat autricliien, Porage du proces
Caillaux repandaient une atmospherc
irrespirable, propice a rextravagance.
Aussi, mon vrai souvenir de guerre pre-
cede la guerre.
Voici comment.
Nous nous moquions, mes freres et
moi, d*un de nos yoisins, bonhomme
grotesque, nain a barbiche blanche et
a capuchon,conseiller municipal, nomme
Marechaud. Tout le monde Pappelait
le pere Marechaud. Bień que porte a
porte, nous nous defendions de le sa-
a
18
LK DIABLE Al) GO UPS
luer, ce dont il enrageait si fort qu’un
jour, n’y tenant plus, il nous aborda
sur la route et nous dit : « Eh bien!
on ne salue pas un conseiller munici-
pal! » Nous nous sauvames. A partir
de cette impertinence, les hostilites
furent declarees. Mais que pouvait
contrę nous un conseiller m unici pal ?
En revenant de 1’ecole, et en y aliant,
mes freres tiraient sa sonnette, avec
d’autant plus d ł audace quele chi en, qui
pouvait avoir mon age, n’etait pas a
craindre.
La veille du 14 juillet 1914, en aliant
a la rencontre de mes freres, quelle ne
fut pas ma surprise de voir un attrou-
pement devant la grille des Marechaud.
Quelques tilleuls elagues cachaient mai
leur villa au fond du jardin. Depuis
deux heures de 1’apres-midi, leur jeune
bonne etant devenue folie se refugiait
sur e toit et refusait de descendre.
Deja les Marechaud, epouvantes par
le seandale, ayaient cios leurs volcts,
LE DlAliLE AU COHFS
19
si bien que le tragique dc cette folie sur
» *
un toit s’augmentait de ce que la maison
parut abandonnee. Des gens criaient,
8’indignaient que ses maitres ne fissent.
rien pour sauver cette malheureuse.
Elle titubait sur les tuiles, sans, d’ai -
leurs, avoir l’air d 5 une ivrogne. J’eussc
voulu pouvoir rester la toujours, mais
notre bonne envoyee par ma mere vint
nous rappeler au travail. Sans cela je
serais prive de fete. Je partis la mort
dans Tamę, et priant Dieu que a bonne
fut encore sur le toit, lorsque* j’irais
chercher mon pere a la gare,
Elle etait a son poste, mais les rares
passants revenaient de Paris, se depe-
chaient pour rentrer diner, et ne pas
manquer le bal. łls ne lui accordaient
qu’une minutę distraite.
Du reste, jusquici, pour la bonne,
il ne s’agissait encore que de repetition
plus ou moins publique. Elle devait
debuter le soir, selon Tusage, les giran-
doles lumineuses lui formant une veri-
20
LK DIABLE AC COKPS
<* ł
tablę rampę. II y avait a la fois celles
de Pavenue et celles du jardin, car les
Marechaud, malgre leur absence feinte.
n’avaient ose se dispenser d ł illuminer,
comme notables. Au fantasliąue de
cette maison du crime. sur le toit de
■ #
laąuelle se promenait, comme sur un
pont de navire pavoise, une fernme aux
cheveux i ottants ? contribuait beau-
coup la voix de cette femme : inhumaine,
gutturale, d’une douceur qui donnait
la chair de poule.
■■
Les pompiers d’une petite commune
etant des « yolontaires », ils s’occupent
tout le jour d*autre chose que de
pompes. C’est le laitier, le patissier, le
serrurier, qui, leur travail fini, vien-
dront eteindre Pincendie, s’il ne s ł est
pas eteint de lui-meme. Des la mobili-
sation, nos pompiers formerent en outre
une sorte de milice mysterieuse 'aisant
des patrouilles, des manoeuyres, et des
rondes de nuit. Ces braves arriyerent
enfin et fendirent la foule.
4 M. A
LE DIABLE AU COHPS 21
Une femme s*avanęa. CFetait Fepouse
d’un conseiller muilicipal, adversaire
de Marechaud, et qui depuis quełques
minutes s’apitoyait briiyammeńt sur
la folie. Elle fit des recommandations
au capitaine. « Essayez de la prendre
par la douceur : elle en est tellement
privee, la pauvre petite, dans cctte mai-
son, otl on la bat. Surtout, si c ł est la
craintc d’etre renvoyee, de se trouver
sanś place, qui la fait agir, dites-lui
que je la prendrai cliez moi. Je lui
doiiblerai ses gages. »
Cette charite bruyante produisit un
eflet mediocre sur la foule. La damę
1’ennuyait. On ne pensait qu’a la cap-
ture. Les pompiers, au nombre de six,
escaladerent la grille, cernerent la mai-
son, grimpant de tous les cótes. Mais
a peine V un d’eux apparut-il sur le toit,
que la foule, comme les enfants a Gui-
gnoi, se mit a vociferer, a prevenir
la victime.
#
— Taisez-vous donc! criait la damę,
+
I
52 LE DIABLE AU CORPS
a»
ce qui excitait les « En voila un! En
voila un » du public. A ces cris, la
folie, s’armant de tułles, en, envoya
une sur le casque du pompier parvenu
au falte. Les cinq autres redescendirent
aussitót,
Tandis que les tirs, les maneges, les
baraques, place de a Mairie, se lamen-
taient de voir si peu de clientele, une
nuit ou ła recette devait etre fruc-
tueuse, les plus hardis voyous escala-
daient les murs et se pressaient sur
la pelouse pour suivre la chasse. La
folie disait des choses que j’ai oubliees,
«
avec cette profonde melancolie resi-
gnee que donnę aux voix la certitude
qu’on a raison, que tout le monde se
trompe. Les voyous, qui preferaient ce
spectacle a la foire, voulaient cependant
combiner les plaisirs, Aussi, tremblants
que la folie fiit prise en leur absence,
couraient-ils faire vite un tour de che-
vaux de bois. D’autres, plus sages,
installes sur les branches des tilleuls,
LE DIABLE AU CORPS S3
comme pour la revue de Vincennes, se
contentaient d’allumer des feux de
Bengale, des petards.
On imagine 1’angoisse du couple Ma-
rechaud chez soi, enferme au milieu
de ce bruit et de ces lueurs. .
Le conseiller municipal, epoux de la
damę charitable, grimpe sur le petit mur
de la grille, improvisait un discours
sur la couardise des proprietaires, On
Tapplaudit.
Croyant que c’etait elle qu’on ap-
plaudissait, la folie saluait, un paquet
de tuiles sous chaque bras, car elle en
jetait une chaque fois que miroitait un
casąue. De sa voix inhumaine, elle re-
merciait qu’on l’eut enfin comprise. Je
pensai a quelque filie, papitaine corsaire,
restant seule sur son bateau qui sonibre.
La foule se dispersait, un peu lasse.
■m
J ł avais voulu rester avec mon pere
tandis que ma mere, pour assouvir ce
besoin de mai de cceur qu’ont les en-
fants, conduisait les siens de manege en
u
LE DIABLE AU COHPS
montagnes russes. Certes, j*eprouvais
cet etrange besoin plus vivement que
mes freres. J’aimais que mon coeur
batte vite et irregulierement. Ce spec-
tacie, d’une poesie profonde, me sa-
tisfaisait davantage. « Comme tu es
pale », avait dit ma mere. Je trouvai
le pretexte des feux de Ben gale. lis
me donnaient, dis-je, une couleur verte.
Je crains tout de meme que cela
Timpressionne trop, dit-elle a mon pere.
— Oh, reponait-il, persoime n J est
plus insensible. II peut regarder n’im-
porte quoi, sauf un lapin qti’on ecor-
che.
Mon pere disait cela pour que je
restasse. Mais ii savait que ce spectacle
me bouleversait. Je sentais qu s il le
bouleversait aussi. Je lui demandai de
me prendre sur ses epaules pour mieux
voir. En realite, j’allais m’evanouir, mes
jambes ne me portaient plus.
Maintenant on ne comptait qu’une
vingtaine de personnes. Nous enten-
LK DIABLE AU CORPS
25
diines les clairons. C’etait la retraite
4
aux flambeaux.
Cent torches eclairaient soudain la
folie, corrime, apres la lumiere douce
des ramp es, le magnesium eclate pour
photographier une nouvelle etoile. Alors,
agitant ses mains en signe d’adieu, et
croyant a la fm du moride, ou simple-
ment, qu’on allait la prendre, elle se
jęta du toit, brisa la marąuise dans sa
chute, avec un fracas epouvantable,
pour venir s’aplatlr sur les marches de
pierre. Jusqu’ici j’avais essaye de sup-
porter tout, bien que mes oreilles tin-
p
tassent et que le coeur me manquat.
Mais quand j s entendis des gens crier :
« Elle vit eneore », je tombai, sans eon-
naissance, des epaules de mon pere.
Revenu a moi, il m’entraina au bord
de la Marne. Nous y restames tres tard,
en silenee, allonges dans 1’herbe.
Au retour, je crus voir derriere la
grille une silliouette blanche, le fan-
tóme de la Lonne! C’etait le pere Marę-
26 le diable ad corps
9 ■
chaud en bonnet de coton, contemplant
les degats, sa marąuise, ses tuiles, ses
pelouses, ses massifs, ses marches cou-
vertes de sang, son prestige detruit,
Si j’insiste sur un teł episode, c’est
qu’il fait comprendre mieux que tout
autre Tetrange periode de la guerre, et
combi en, pląs que le pittoresąu-e, me
frappait la poesie des choses.
Nous entendimes e canon. On se
battait pr£s de Meaux. On racontait
meme que des uhlans avaient ete captu-
res pres de Lagny, a ąuinze kilometres
de chez nous. Tandis que ma tante par-
ait d ! une amie enfuie des les premiera
jours, apres avoir enterre dans son jar-
din des pendules, des hoites de sar-
dines, je demandai a mon pere le moyen
' d’emporter nos vieux livres ; c’est ce
qu’il me coutait le plus de perdre.
Enfin, au moment ou nous nous ap-
pretions a la fuite, les journaux nous
apprirent que c’etait inutile.
Mes sceurs, maintenant, allaient a
25
LE 1MARLK AU CORPS
J... porter des paniers de poires aux
blessćs. Elles avaient decouvert un de-
dommagement, inediocre ii est vrai, a
tous leurs beaux projets ecroules. Quand
elles arrivaient a J..., les paniers
etaient presque vides!
Je devais entrer au lycee Henri IV ;
mais mon pere prefera me gard er en-
core un an a la -campagne. Ma seule dis-
traction de ce morne hiver fut de cou-
rir chez notre marchande dc journaux,
pour %lie sdr d’avoir un exemplaire du
Moty jourhal qui me plaisait et parais-
sait le samedi. Ce jour-la je n’etais
jamais leve tard.
Mais le printemps arriva, qu’egaye-
rent mes premieres incartades. Sous pre-
texte de quetes, ce printemps, plusieurs
fois, je me promenai, endimanche, une
jeune personne a ma droite. Je tenais
le tronc; elle, la corbeille d’insigńes.
Des la seconde quete, des confreres
m’apprirent a pro liter de ces journees
LE DIABLE AU COBPS
29
libres ou Fon me jetait dans łes bras
d’une petite filie. Des lors, nous nous
empressions de recueillir, le matin, le
plus d'argent possible, remettions a
midi notre recolte a la damę patronesse
t
et allions toute la journee polissonner
sur les coteaux de Chennevieres. Pour
* * * * ' * • •+ w*
la premiere fois, j^us un ami. J’aimais
a queter avec sa sceur. Pour la premiere
fois, je m’entendais avec un garęon
aussi precoce que moi, ad mi rant meme
sa beaute, son effronterie. Notre mepris
commun pour ceux de notre age nous
rapprochait encore. Nous seuls, nous
jugions capables de comprendre les
chose? ; et, enfin. nous seuls nous trou-
vions dignes des femmes. Nous nous
crovions des hommes. Par chance nous
*/
^allions pas etre separes. Rene allait
deja au lycee Henri IV, et je serais dans
sa classe, en troisieme. II ne devait pas
apprendre le grec ; i) me fit cet extreme
sacrifice de convaincre ses parents de
le lui laisser apprendre. Ainsi nous se-
30
LE Dl A ULE AU COUPS
rions toujours ensemble. Comme il
n’avait pas fait sa premiere annee,
c’etait s’obliger a des repetitions par-
ticulieres. Les parents de Rene n’y
comprirent rien, qui, 1’annee precedente,
devant ses supplications, avaient con-
senti a ce qu’il n’etudiat pas le grec,
Us y virent Teffet dema bonne influence,
et, s’ils supportaient ses autres cama*
rades, j’etais, du moins, le seul ami
qu’ils approuvassent.
Pour la premiere fois, nul jour des
vacances de cette annee ne nie fut pe-
sant. Je connus donc que personne
n s echappe a son age, et que mon dan-
gereux mepris s’etait fondu comme
glace des que quelqu’un avait bien voulu
prendre gardę a moi, de la faęon qui
me convenait. Nos communes avances
0
raccourcirent de moitie la route que
1’orgueil de chacun de nous avait a faire.
Le jour de la rentree des classes,
Rene me fut un guide precieux.
LE DIABLE AU CORPS
31
Avec lui tout me devenait plaisir et
moi qui, scul, ne pouvais avancer d’un
pas, j’aimais faire a pied, deux fois par
jour, le trajet qui separe Henri IV de
la gare de la Bastille, oii nous prenions
notre train.
Trois ans passerent ainsi, sans autre
amitie, et sans autre cspoir que les po-
lissonneries du jeudi, — avec les pelites
Cl les que les parents de mon ami nous
fournissaient innoc-emment, imdtant en¬
semble a gouter les amis de leur Cis et
les amies de leur filie, *— menu es faveurs
que nous derobions, et qu T eJles nous
derobaient, sous pietcxte de jeux a
gages.
■
\
La belle saison venue, mon pere ai-
mait a nous emmener, mes freres et moi*
dans de longues promenades. Un de
nos buts favoris efait Ormesson, et -
de suivre le Morbras, riviere arge d’un
metre, traversant des prairies ou pous-
sent d*es fleurs qu s on ne ren contrę nulłe
part ailleurs, et d3nt j’ai oublie le nom.
Des touffes de crcsson ou de menthe
cachent au pied qui se hasarde Tendroit
ou commence Teau. La riviere charrie
au printemps des mllliers de petales
blancs ct roses. Ce sont ies aubepines.
Un dimanche d’avril 1917, comme cela
nous arrivait souvent, nous primes le
LE DIABLE AU COHPS
33
tram pour La Varenne, d’ou nous de-
vions nous rendre a pied a Ormesson.
Mon pere me dit que nous retrouverions
*
a La Varenne des gens agreables, les
Grangier. Je les connaissais pour avóir
vu le nom de eur filie, Marthe, dans
le cataiogue d*une exposition de pein-
ture. Un jour, j’avais entendu mes pa-
rents parł er de la visite d’un M. Gran¬
gier. II etait venu, avec un carton empli
des oeuvres de sa filie, agee de dix-huit
ans. Marthe etait malade. Son pere aurait
voulu lui faire une surprise : que ses
aquarelles figurassent dans une exposi-
tion de charite dont ma mere etait pre-
sidente. Ces aquarelles etaient sans
nulle recherche ; on y sentait la bonne
ćl6ve du cours de dessin, tirant la
langue, lechant les pinceaux.
Sur le quai de la gare de La Yarenne,
les Grangier nous attendaient. M. et
o
Mme Grangier devaient etre du meme
approchant de la cinquantaine.
Mais Minę Grangier paraissait Tainee
34
LE DIAlil-K AU COHPS
de son mari ; son inelegance, sa taille
courte, firent qu’elle me deplut au
premier coup d ł oeil.
Au cours de cette promenadę, je de-
*
vais remarquer qu’elle fronęait sou-
vent les sourcils, ce qui couvrait son
front de rides auxquelles il fallait une
minutę pour disparaitre. Afin qu’elle
eut tous les motifs de me deplaire, sans
que je me reproehasse d’etre injuste,
je souhaitais qu , elle employat des fa-
ęons de parler assez communes. Sur ce
point, elle me deęut.
Le pere, lui, avait Tair d’un brave
homme, ancien sous-oflicier, adore de ses
soldats. Mais ou etait Marthe ? Je trem-
blais a la perspective d’une promenadę
sans autre compagaie que celle de ses pa-
rents. Elle devait venir par le prochain
train, « dans un quart d ł heure, expliqua
Mme Grangier, n’ayant pu etre prfete a
temps. Son fr£re arriyerait avec elle. »
Quand le train entra en gare, Marthe
etait debout sur le marchepied du wagon.
LE*DIABLE AU CORPS
35
«Attends bicn que le train s ł arrśte» lui
cria sa mere... Cette imprudente me
charma.
Sa robę, son chapeau trfes simples,
prouvaient son peu d’estime pour l’opi-
nion des inconnus. Elle donnait la main
a un petit garęon qui paraissait avoir
onze ans. C’etait son frere, enfant pale,
aux cheveux d’albinos, et dont tous les
gestes trahissaient la maladie.
Sur la route, Marthe et moi mar-
chions en tete. Mon pere marchait der-
riere, entre les Grangier.
Mes freres, eux, baillaient, a^ee ce
nouveau petit camarade chetif, a qui
fon defendait de courir.
Comme je complimentais Marthe sur
ses aquarelles, elle me repondit modes-
tement que c’etaient des etudes. Elle n ! y
attachait aucune importance. Elle me
montrerait rnieux, des fleurs « stylisees ».
Je jugeai bon, pour la premiere fois,
de ne pas lui dire que je trouvais ces
. sortes de fleurs ridicules.
36 LE DIABLE AU CORPS
Sous son chapeau, elle ne pouvait
bien me voir. Moi, je Tobseryais.
— Vous ressemblez peu a madame
votre mere, lui dis-je.
C’etait un madrigal.
— On me le dit quelquefois; mais
quand vous viendrez a la maison, je
vous montrerai des photo-graphies de
maman Iorsqu’elle etait jeune, je łui
ressemble beaucoup.
Je fus attriste de cette reponse, et
je priai Dieu de ne point voir Marthe
quand elle aurait Tage de sa mere.
Voulant dissiper le malaise de eette
reponse penible, et ne comprenant pas
que, penible, elle ne pouvait Tetre que
pour moi, puisque heureusement Marthe
ne voyait point sa mere avec mes yeux,
je lui dis:
— Yous avez tort de vous coiffer de
la sorte, les cheveux lisses vous iraient
mieux.
Je restai terrifie, n’ayant jamais dit
pareille chose a une femme. Je pensais
#
LE DUBLE A.U COKPS 37
4 la faęon dont j’etais coiffe, moi.
— Vous pourrez le demander a ma-
man (comme si elle avait besoin de se
justifier!); d’habitude je ne me coiffe
pas si mai, mais j’etais deja en retard
et je craignais de manąuer le second
train. D’ailleurs, je n*avais pas Fin-
tention d’oter mon chapeau.
« Quelle filie est-ce donc, pensais-je,
pour admettre qu’un gamin la que-
relle a propos de ses meches? »
* #■
J’essayais de deviner ses gouts en
litterature ; je fus heureux qu’elle con-
nut Baudelaire et Yerlaine, channe de
la faęon dont elle aimait Baudelaire,
qui ifetait pourtant pas la mienne.
J’y discernais une res olte. Ses parents
avaient fini par admettre ses gouts.
Marthe leur en voulait que ce fut par
tendresse. Son fiance, dans ses lettres,
lui parlait de ce qu’il lisait, et s ł il lui
conseillait certains lrvres, il lui en de-
fendait d ł autres. II lui avait defendu
Les Fleurs du Mai. Desagreablement
m
— k
38
LE DIaBLK AU CORPB
surpris dapprendre qu ł elle etait fiancee,
je me rejouis de savofr qu’elle desobeis-
sait a un soldat assez nigaud pour
craindre Baudelaire. Je fus heureux de
w ™ m ■ » m 4 - ' v -■ « * * r -a- ■ ■’*
sentir qinl deyait souvent choąuer
Marthe. Apres a premiere surprise desa-
greable, je me felicitai de son etroitesse,
d’autant mieux que j’eusse eraint, s’il
avait lui aussi goute Les FUurs du Mai ,
n • - * * /
que leur futur appartement ressem-
blat a celui de La Mort des Amants ,
Je me demandai ensuite ce que cela
pouvait bien me faire.
Son fiance lui avait aussi defendu les
academies de dessin. Moi qui n y allais
jamais, je lui proposai de I’y conduire,
ajoutant que j’y travaiłlais souyent.
Mais, craignant ensuite que mon men*
songe fut decouvert, je la priai de n’en
point parler a mon pere. II ignorait,
dis-je, que je manquais des cours de
gymnastique pour me rendreala Grandę-
Ohaumiere, Car je ne youlais pas qu’elle
put se figurer que je cachais 1'aęade'
LE DUBLE AU COHPS JJB
v
mie a mes parents, parce qiTils me de-
fendaient de voir des femmes nues.
J’etais heureux qu’il se fit un secret
entre nous, et moi, timide, me sentais
deja tyrannique avec elle,
J’etais fier aussi d’etre prefere a
la campagne, car nous n’avions pas
encore fait allusion a u decor de notre
promenadę. Quelquefois ses parents Tap~
pelaient : « Regarde, Marthe, a ta
droite, comme les coteaux de Chenne-
vieres sont jolis », ou bien, son frere
s^pprochait d*elle et lui demandait le
nom d ł une fleur qu’il venait de cuciliir.
Elle leur accordait d’attention dis-
traite juste assez pour qu’ils ne se fa-
chassent point.
Nous nous assimes dans les prairies
d Ormesson. Dans ma candeur, je re-
. grettais d’avoir ete si loin, et d’avoir
tellement precipite les choses. o Apres
une conversation moins sentimentalc,
plus naturelle, pensai-je, je pourrais
eblouir Marthe, et m’attirer la bienveil-
40 LE DUBLE AU CORPS
«
# * ■ w *■ § *
lance de ses parents, en racontant le
passe de ce village. » Je m’en abstins.
Je croyais avoir des raisons profondes,
et pensais qu’apres tout ce qui s’etait
passe, une coiwersation tellement en
dehors de nos inquietudes communes
m m *
ne pourrait que rompre le charme. Je
croyais qu’il s’etait passe des choses
graves. C/etait d’ailleurs vrai, simple-
m«nt, je le sus dans la suitę, parce que
Marthe avait fausse notre conversation
dans le meme sens que moi. Mais moi
qui ne pouvais m’en rendre compte,
je me figurais lui avoir adresse des pa*
roles significatives. Je croyais avoir
declare mon amour a une personne in-
sensible. J’oubliais que M, et Mme
Grangier eussent pu entendre sans
le moindre incoiwenżant tout ce que
j’avais dit a leur filie ; mais moi au-
rais-je pu le lui dire en leur presence?
— Marthe ne m ł intimide pas, me
repetais-je. Donc, seuls ses parents et
mon pere m’empechent de me pen-
Lk DCA EŁK AU CORPS
41
cher sur son cou, et de Pembrasser.
* K
Profondement en moi, un autre gar-
ęon se felicitait de ces trouble-fete.
CeluLci pensait :
— Quelle chance que je ne me trouve
pas seul avec elle! Car je n’oserais pas
davantage Pembrasser, et n’aurais au-
cune excuse.
Ainsi triche le timide.
Nous reprenions le train a la gare de
Sucy, Ayant une bonne demi-heure a
Tattendre, nous nous assimes a la ter-
rasse d’un cafe. Je dus subir les compli-
ments de Mme Grangier. Els m’humi-
liaient, Els rappelaient a sa filie que je
qui passe-
rait son baccalaureat dans un an.
Marthe voulut boire de la grenadine ;
* j m
] en commandai aussi. Le matm encore,
w
je me serais cru deshonore en buvant
de la grenadine. Mon pere n’y compre-
nait rien. II me laissait toujours servir
n etais encore qu’un iyceen,
LG DIABLE Alf COBPS
42
des aperitifs. Je tremblai qu*il me
plaisant&t sur ma sagesse. II le fit, mais
a mots couverts, de faęon que Marthe
ne devinat pas que je buvais de la gre-
nadine pour faire comme elłe.
Arrives a F..., nous dimes adieu aux
Grangier. Je promis a Marthe de lui
porter le jeudi suivant la collection du
journal Le Moi et Une Saison en enfer.
— Encore un titre qui plairait a
mon flance!
Elle riait.
— Voyons, Marthe! dit, fronęant les
sourcils, sa mere qu’un tel manque de
soumission choquait toujours.
Mon p6re et mes freres s’etaient en-
nuyes, qu*nnporte! Le bonheur est
*
egolste.
Le lendemain, au lycee, je n’eprou-
vai pas le besoin de racontei* a Rene,
a qui je disais tout, ma journee du di-
manche. Mais je n’etais pas d ł humeur a
supporter qu’il me raill&t de n’avoir
pas embrasse Marthe en cachette. Autre
chose m’etonnait ; c’est qu’aujourd , hui
je trouvais Rene moins diflerent de mes
camarades,
Ressentant de Tamour pour Marthe,
j en 6tais a Rene, a mes parents, a mes
soeurs.
Je me promettais bien cet effort de
44
LE DIABLE AD CO UPS
voIonte de ne pas venir la voir avant
le jour de notre rendez-vous t Pour-
tant, le mardi soir, ne pouvant attendre,
je sus trouver a ma faiblesse de bonnes
excuses qui me permissent de porter
apres-diner le livre et les journaux.
* ■
Dans cette impatience. Marthe verrait
la preuve de mon amour, disais-je,
et si elle refuse de la voir, je saurais
bien l’y contraindre.
Pendant un quart d*heure, je cóurus
comme un fou jusqu’a sa maison. Alors,
craignant de la deranger pendant son
repas, j’attendis, en nage, dix minutes,
devant la grille. Je pensais que pendant
ce temps, mes palpitations de cceur
s ł arreteraient. Elles augmentaient, au
contraire. Je manquai tourner bride,
mais depuis quelques minutes, d’une
fenetre voisine, une femme me regar-
dait curieusement, voulant savoir ce
que je faisais, refugie contrę cette porte.
Elle me decida. Je sonnai. J ł entrai
dans la maison. Je demandai a la do-
I.K Dl A. RLE AU CORPiS
45
mestiąue si Madame etait chez elle.
Presque aussitót, Mme Grangier parut
dans la petite piece ou Ton m’avait in-
troduit* Je sursautai, comme si la domes-
tique eut du comprendre que j’avais
demande « Madame » par convenance
et que je venais voir « Mademoiselle ».
Rougissant, je priai Mme Grangier de
m’excuser de la deranger a pareille heure,
comme s ł il cut ete une heure du matin :
ne pouvant venir jcudi j’apportais le
livre et les journaux a sa filie.
— Cela tombe a merveille, me dit
Mme Grangier, car Marthe n’aurait
pas pu vous recevoir. Son flance a ob-
tenu une permission, quinze jours plus
tót qu’il ne pensait. II est arrive hier,
et Marthe dine ce soir chez ses futurs
beaux-parents.
Je m’en allai donc, et puisque je
n ł avais plus de chance de la revoir ja-
mais. croyais-je, m^efforęais de ne plus
penser a Marthe, et, par cela meine, ne
pens ant qu’a elle.
LE DIABLE AU COHPS
Pourtant, un mois apres, un matin,
sautant de mon wagon a la gare de la
Bastille, je la vis qui descendait d’un
autre. Elte allait choisir dans des ma-
gasins differentes choses, en vue de
son mariage. Je lui demandai de m’ac-
compagner jusqu’a Henri IV,
— Tiens, dit-elle, 1’annee prochaine,
quand vous serez en seconde, vous aurez
mon beau-pere pour professeur de geo-
graphie.
Vexe qu , elle me parlat etudes, comme
si aucune autre CGnversation n’eut ete
de mon Sge, je lui repondis aigrement
que ce serait assez dróle*
Elle fronęa les sourcils. Je pensai a
sa mere.
Nous arrivions a Henri IV, et, ne vou-
lant pas la quitter sur ces paroles que
je croyais blessantes, je decidai d’en-
trer en classe une heure plus tard, apres
le cours de dessin. Je fus heureux qu’en
LE DIABLE AU COftl>S
41
cette circonstance Marthe ne montrat
pas de sagesse, ne me fit aucun reproche,
et, plutót, semblat me remercier d’un
tel saerifice, en realite nul. Je lui fus
reconnaissant qu’en echange elle ne
me proposat point de Taccompagner
dans ses courses, mais qu’elle me donnat
son temps comme je lui donnais le mień.
Nous etions maintenant dans le jar-
din du Luxembourg ; neuf heures son-
nerent a 1’horloge du Senat. Je renon*
ęais au lycee* J’avais dans ma poche,
par miracle, plus d’argent que n’en a
d’habitude un collegien en deux ans,
ayant la veille vendu mes timbres-
poste les plus rares a la Bourse aux
timbres, qui se tient derriere le Guignol
des Champs-EIysees.
Au cours de la conversation, Marthe
m’ayant appris qu’elle dejeunait chez
ses beaux-parents, je decidai de la
resoudre a rester avec moi. La demie de
neuf heures sonnait. Marthe sursauta,
point encore habituee a ce qu’on aban-
48
LE DIABLE AU CORPS
donnat pour elle tous ses devoirs, fussent-
ils des devoirs de classe. Mais, voyant
que je restais sur ma chaise de fer, elle
n’eut pas le courage de me rappeler que
j^aurais du etre assis sur les bancs de
Henri IV.
Nous restions immobiles. Ainsi doit
etre le bonheur. Un chien sauta du
bassin et se secoua. Marthe se leva,
comme quelqu , un qui, apres la sieste,
et le visage encore enduit de sommeil,
secoue ses reves. Elle faisalt avec ses
'P-
bras des mouvements de gymnastique.
J*en augurai mai pour notre entente,
— Ces chaises sont trop dures, me dit-
elle, comme pour s’excuser d’etre de-
bout.
Elle portait une robę de foulard,
chiffonnee depuis qu’elle s’etait assise.
Je ne pus m ł empecher d^maginer les des-
sins que le cannage iinprime sur la peau.
— AllonSj accompagnez-moi dans les
magasins, puisque vous et es decide a
ne pas aller en classe, dit Marthe,
LE DIABLE AU CORPS
49
faisant pour la premierę fois allusion
a ce que je negligeais pour elle.
Je Taccompagnai dans plusieurs mai-
sons de lingerie, Pempfichaut de com-
mander ce qui lui plaisait et ne me
plaisait pas ; par exemple ? evitant le
rosę, qui m ł importune, et qui ótait sa
couleur favorite.
Apres ces premteres victoires, il fal-,
lait obtenir de Marthe qu 1 elle ne de-
jeunat pas chez ses beaux-parents. Ne
pensant pas qu ł elie pouvait leur mentir
pour le simple plaisir de rester en ma
compagnie, je cherchai ce qui la deter-
minerait k me suivre dans Tecole buis-
sonnlere. Elle r£vait de connaitre un bar
americain, El e n’avait jamais ose de-
mander a son fiance de Yy conduire.
D’ailleurs, il ignerait les bars. Je tenais
mon pretexte. A son refus, empreint
d’une veritable deception, je pensai
qu’elle viendrait. Au bout d’une demi-
hcure, ayant use de tout pour la eon-
vaincre, et nMnsistant ineme plus, jp
LE DIABLE AU COftPS
50
Taccompagnai ohez ses beaux-parents,
dans 1’ćtat d’esprit d’un condamne a
mort esperant jusqu’au dernier moment
qu’un coup de main se fera sur la route
du supplice. Je voyais s’approcher la
rue, sans que rien ne se produisit.
Mais soudain, Marthc, frappant a la
■ r
\dtre, arreta le chauffeur du taxi devant
un bureau de poste.
p
Elle me dit :
— Attendez-moi une seconde. Je
vai$ telephoner a ma belle-m£re que je
suis dans un quartier trop eloigne pour
arriver a temps.
Au bout de quelques minutes, n’en
pouvant plus d impatience, j’avisai une
marchande de fleurs et je choisis une
a une des roses rouges, dont je fis
faire u*ne botte. Je ne pensais pas tant
au plaisir de Marthe qu’a la necessite
pour e le de mentir encore ce soir pour
expliquer a ses parents d’ou venaient
les roses. Notre projet, lors de la pre¬
mierę rencontre, d’aller a une aca-
LE DIABLE AU COBPS
51
darnie de dessin ; le mensonge du te-
lephonc qu’elle repeterait, ce soir, a
ses parcnts, mensonge auquel s’ajou-
terait cełui des roses, m’etaient des fa-
veurs plus douces qu’un baiser. Car,
ayant souvent embrasse, sans grand
plaisir, des levres de petites filles, et
oubliant que c ł etait parce que je ne
les aimais pas, je desirais peu les levres
de Marthe. Tandis qu’une telle compli-
cite m’etait restee, jusqu , a ce jour, In-
connue.
Marthe sortait de la poste, rayon-
nante, apres le premier mensonge. Je
donnai au chauffeur Tadresse d‘un bar
de la rue Daunou.
Elle s*extasiait, comme une pension-
naire, sur la veste blanche du barman,
la grace avec laquelle il secouait des
gobelets d’argent, les noms bizarres ou
poetiques des melanges. Elle respirait
de temps en temps ses roses rouges
dont elle se promettait de faire une
aquare le, qu , elle me donnerait en sou-
LE DUBLE AU COUPS
55
venir de cette journee. Je lin demandai
de me montrer une photographie de
son flance. Je le trouvai beau. Sentant
deja quelle importance elle attaehait
a mes opinions, je poussai 1’hypo-
crisie jusąu^ lui dire qu’il etait tres
beau, mais d*un air peu convaincu,
pour lui don ner a penser que je le lui
disais par politesse. Ce qui, selon moi,
devait jeter le trouble dans Tamę de
Marthe, et, de plus, m ł attirer sa re-
connaissance.
Mais, 1’apres-midi, il fallut songer au
motif de son voyage. Son flance, dont
elle savait les gouts, s ł en etait remis
completement a elle du soin de choisir
leur mobilier. Mais sa mere voulait
a toute force la 3uivre. Marthe, en lin,
en lui promettant de ne pas faire de
folies, avait obtenu de venir seule. Elle
devait, ce jour-la, choisir quelques meu-
bles pour leur chambrę a coucher. Bień
que je me fusse promis de ne montrer
d’extrerne plaisir ou deplnisir a aucune
LE DIABLE AU coaps
53
des paroles de Marthe, il me fallut faire
un effort pour continuer de marcher
sur le boulevard d’un pas tranąuille
qui inaintenant ne s’aecordait plus avec
• le rylhrne de mon coeur.
Cette obligation d’accompagner Mar¬
the nFapparut comme une malcliance.
II fallait donc Faider a choisir une
charnbre pour elle et un autre! Puis,
j ł entrevis le moyen de choisir une
charnbre pour Marthe et pour moi.
iFoubliais si vite son flance, qu’au
bout d’un quart d’heure de marche,
on nFaurait bien surpris en me rappe-
lant que, dans cette charnbre, un autre
dormirait aupres d’elle.
Son flance goutait le style Louis XV.
Le mauvais gotit de Marthe etait
autre ; elle aurait plutot verse dans
le japonais. II me fallut donc les com¬
bo ttre tous deux. C’etait a qui jouerait
le plus vite». Au moindre mot de Marthe,
devinant ce qui la tentait, il me fallait
lui designer le contraire, qui ne me plai-
54
Lł diable AU conps
*
sait pas toujours, afin de rne donner
Tapparenee de ceder a ses caprices,
quand j^abandonnerais un meuble pour
un autre, qui derangeait moins son
ceil.
*
Elie murmurait : « Lui qui vou!ait
une chambre rosę. » N’osant nieme
plus m^ayouer ses propres gouts, elle
les attribuait a son flance. Je devinai
que dans quelques jours nous les rail-
lerions ensemble.
Pourtant je ne comprenais pas bien
cette faiblesse. « Si elle ne m’aime pas,
pensai-je, quelle raison a-t-elle de me
ceder, de sacrifier ses preferences, et
celles de ce jeune homme, aux miennes? »
Je n*en trouvai aucune. La plus mo-
deste eflt ete encore de me dire que
Marthe n^aimait. Pourtant j’etais sur
du contraire.
#
Marthe m’avait dit : « Au moins lais-
sons-lui 1’ętofFe rosę.» — « Laissons-lui!»
Rien que pour ce mot, je me sentais
pi es de lach er prise. Mais « lui laisser
I.fc UIaBLK AU CUitFb
55
Tetoffe rosę » equivalait a tout aban-
donner. Je representai a Marthe com¬
bi en ces znurs roses gacheraient les
meublea simples que « nous avions
choisis », et, reculant encore devant le
scandale, lui conseillai de faire peindre
les murs de sa chambre a la chaux !
Cetait le coup de grace. Toute la
*
ournee, Marthe avait ete tellement
harcelee qu ł elle le reęut sans revolte.
’■ * m
Elle se contenta de me dire : « En effet,
vous avez raison. »
A la fin de cette journee ereintantc,
je me felicitai du pas que j ł avais fait.
J"etais parvenu a transformer, incuble
a meuble, ce mariage damour, o u plutót
d’amourette, en un mariage de raison,
et lequel ! puisque la raison n’y tenait
aucune place, chacun ne trouvant chez
1’autre que les avantages qu , offre un
mariage d’amour.
En me quittant, ce soir-la, au lieu
d ł eviter desormais mes conseils, elle
m’avait prie de 1’aider les jours suivants
56
LE 1)1 A KLE AU ColiPS
dans le choix de ses autres meubles.
Je le lui promis, mais a condition
qu 5 elle me jurat de ne jamais le dire a
son flance, puisque la seule raison qui
put a la longue lui faire admetlre ces
meubles, s’il avait dc 1’amour pour
Marthe, c’etait de penser que tout sor-
tait d^elle, de son bon plaisir, qui de-
viendrait le leur.
Quand je rentrai a la maison, je crus
lirę dans le regard de mon pere qu’il
avait deja appris mon escapade. Natu-
rellement il ne savait rien ; commenl
eut-il pu le savoir?
« Bah ! Jacques s 5 habituera bien a
celte chambre », avait dit Marthe. En
me couchant, je me repetai, que si
elle songeait a son mariage avant de
dormir, elle devait, ce soir, l’envis*ager
de toute autre sorte qu ! elle ne l ł avait
fait Ics jours precedents. Pour moi,
quelle que fut Tissue de celte idylle,
j ł etais, d’avance, bien venge de son
Jacques : je pensais a leur nuit de noces
LU 1)1 A li LU AL' C01U ł S
37
dans cette chambre auslere, dans « ma »
chambre !
■
Le lendemain matin, je guettai dans
ła rue le factetir qui devait apporter
une lettre d*absence- II mc la remit,
je Tempochai, jetant les autres dans la
boite de notre grille. Procede trop
simple pour ne pas en user tou-
jours,
Manquer la classe voulait dire, selon
moi, que j ł etais amoureux de Martlie.
Je me trompais. Marthe ne m’etait que
le pretexte de cette ecole buissonniere.
Et la preuve, c’est qu’apres avoir goute
en compagnie de Marthe aux charmes
de la liberte, je voulus y gouter seul,
puis faire des adeptes. La liberte me
devint vite une drogue.
L ł annee scolaire touchait a sa fln, et
je voyais avec terreur que ma paresse
allait rester impunie, alors que je sou-
haitais le renvoi du college, un dramę,
enfrn, qui clóturat cette periode.
A lorce de vivre dans les nićmes idees,
58
Lfc DIAULK AU COftPS
de ne voir qu’une chose, si on la veut
avec ardeur, on ne remarque plus le
crime de ses desirs. Certes, je ne cher-
chais pas a faire de la peine a mon
pere ; pourtant, je souhaitais la chose
qui pourrait lui en faire le plus. Les
classes m’avaient toujours ete un sup-
plice; Marthe et la liberie avaient
acheve de me les rendre intolerables.
Je me rendais bien compte que, si
j^aimais moins Rene, c ł etait simple-
ment parce qu’il me rappelait quelque
chose du college. Je souffrais, et eette
crainte me rendait menie physique-
ment malade, a Tidee de me retrouver,
Fannee suivante, dans la niaiserie de
mes condisciples.
Pour le malheur de R.ene, je lui avais
trop bien fait partager mon vice. Aussi,
lorsąue, moins habile que moi, il m’an-
nonęa qu’il etait renvoye de Kenri IV,
je crus Fetre moi-meme. II fallait Fap-
prendre a mon pere car il me saurait
gre de le lui dire moi-meme, avant la
LK DIABLE AU COHPS
59
lettre du censeur, lettre trop grave a
subtiiiscr.
Nous etions un mercredi. Le lende-
main, jour de conge, j’attendis que mon
pere fut a Paris pour prevenir ma mere.
La perspective de quatre jours detrouble
dans son menage Palarnia plus que
la nauvelle. Puis je partis au bord de
la Marne, oii Marthe m*avait dit qu’elle
me rejoindrait peut-6tre. Elle n’y etait
pas. Ce fut une chance. Mon amour
puis ant dans cette rencontre une mau-
vaise energie, j’aurais pu, ensuite, lutter
contrę mon pere; tandis que Forage
eclatant apres une journee de vide, de
tristesse, je rentrai le front bas, comme
il convenait. Je revins chez nous un
peu apres Flieure o& je savais que
mon pere avait coutume d’y etre. II
« savait » donc. Je me promenai dans
le jardin, attendant que mon pere me
fit venir. Mes sceurs jouaient en si lence.
Elles devinaient quelque chose. Un de
mes freres, assez excite par Torage, me
60
LK DIABLE AU CORPS
dit de me rendre dans la chambre ou
mon pere s’etait etendu.
Des eclats de vcix, des menaces,
m’eussent permis la revolte. Ce fut
pire. Mon pere se taisait ; ensuite, sans
aucune colere, avec une voix meme
plus douce que de coutume, il me dit :
— Eh bien que comptes-tu faire
maintenant?
Les larmes qui ne pouvaient s^nfuir
par mes yeux, comme un essaim
d’abeilles ; bourdonnaient dans ma tete.
A une volonte, j’eusse pu opposer la
mienne, meme impuissante, Mais de-
vant une telle douceur, je ne pensais
qu ł a me soumettre.
— Ce que tu mWdonneras de
faire.
— Non, ne mens pas encore. Je t’ai
toujours laisse agir comme tu voulais ;
continue. Sans doute auras-tu a coeur
de m’en faire repentir.
Dans l’extreme jeunesse, l’an est
trop enclin, comme les fernmes, a croire
LE DIABLE AU C0RP3
61
que les larmes dedommagent de tout.
Mon pere ne me demandait m^me pas
de larmes. Devant sa generosite, j’avąis
honte dvi present et de Favenir. Car je
sentais que quoi que je ui dise, je men-
tirais. « Au moins que ce mensonge
le reconforte, pensai-je, en attendant
de lui etre une source de nouvelles
peines. » Ou p utót non, je cherche
encore a me mentir a moi-meme. Ce
que je voulais, c’etait faire un travail.
guere plus fatigant qu ł une promenadę,
et qui luissat eomme elle, a mon esprit,'
la liberie de ne pas se d et ach er de
Marthe une minutę. Je feignis de vou-
loir pcindre et de n’avoir jamais ose
le dire. Encore une fois, mon p&re ne
dit pas non, a condition que je conti-
nuasse d ? apprendre chez nous ce que
j’aurais dti apprendre au college, mais
avec la liberte de peindre.
Ouand des liens ne sont pas encore
solides, pour perdre quelqu un de vue,
il sufFit de manquer une fois un rendez-
JT
69 LE DIABLE AU COBPS
vous. A force de penser a Marthe, j 5 y
pensai de moins en moins. Mon esprit
agissait, comme nos yeux agissent avec
le papier des murs de notre chambre.
A force de le voir, ils ne le voient plus.
*
Chose incroyable! J’avais meme pris
gout au travail. Je n’avais pas menti
comme je le craignais.
4
Lorsąue quelque chose, venu de l , ex-
terieur, m’obligeait a penser moins pa-
resseusement a Marthe, j’y pensais sans
amour, avec la melancolie que Ton
eprouve pour ce qui aurait pu etre,
tt Bah ! me disais-je, c’eut ete trop beau.
On ne peut a la fois choisir le lit et cou-
cher dedans. »
Une chose etonnait mon pere. La
lettrc du censeur n’arrivait pas. II
me fit a ce sujet sa premiere scene,
croyant que j’avais soustrait la lettre,
que j’avais feint ensuite de lui annoncer
gratuitement la nouvelle, que j’avais
ainsi obtenu son mdulgence. En realitć
cette lettre n’existait pas. .Te me croyais
renvoye du college, mais je me trom-
pais. Aussi mon pere ne comprit-il
rien lorsqu’au debut des vacances, nous
reętimes une lettre du proviseur.
II demandait si j*etais malade et s’il
fallait m ł inscrire pour 1’annee suivante.
La joie de donner enfin satisfacticm
a mon p&re comblait un peu le vide
sentimental dans leąuel je me trouvais,
car, si je croyais ne plus aimer Marthe,
je la considerais du moins comme le
seul amour qui eńt ete digne de moi.
C’est dire que je Faimais encore.
J’etais dans ces dispositions de coeur
quand, a la fin de novembre, un mois
apres avoir reęu une lettre de faire
part dę son mariage, je trouvai, en ren-
trant chez nous, une invitation de
Marthe qui commenęait par ces lignes :
LE DIABLE AU COBP6
6H
« Je ne comprends rien a votre silence,
Pourąuoi ne venez*vous pas me voir ?
sans doute avez-vous oublie que vous
avez choisi mes meubles?... »
Marthe habitait J...; sa rue descen-
*
dait jusqu J a la Marne. Chaque trottoir
reunissait au plus une douzaine de
villas. Je m’etonnai que la sienne f<it
si grandę. En realite Marthe habitait
seulement le haut, les proprietaires et
un vieux menage se partageant le bas.
Quand j’arrivai pour gońter, il fai-
sait- deja nuit. Seule une fenetre, a
defaut d’une presence humaine, reve*
lait celle du feu. A voir cette fenetre
illurainee par des flammes inegales,
comme des vagues, je crus a un commen-
cement d ? incendie. La porte de fer du
jardin etait cntr’ouverte. Je n^etonnai
d’une semblable negligence. Je cherchai
la sonnette : je ne la trouvai point.
Enfin, gravissant les trois marches du
perron, je me decidai a frapper contrę
les vitres du rez-de-chaussee de droile,
M
LR DIABŁR AU C0RP8
derrifere lesquelles j*entendais des voix.
m
Une vieille femme ouvrit la porte : je
lui detnandai oil demeurait Mme La-
combe, (tel etait le nouveau nom de
Martlie): « Cest au-dessus.» Je montai
Fescalier dans le noir, trebuchant, me
cognant, et mourant de crainte qu'il
fut arrive quelque malheur, Je frappai.
Cest Martlie qui vint m’ouvrir. Je fail-
lis lui sauter au cou, comme les gens
qui se eonnaissent a peine, apr&s avoir
V
echappe au naufrage. Elle n’y eut rien
compris. Sans doute me trouva-t-elle
Fair egare, car, avant toute chose, je
lui demandai pourquoi « il y avait le
feu ».
— Cest qu’en vous attendant j^ayais
fait dans la cheminee du salon un feu
de bois d’olivier, a la lueur duquel je
lisais..
En cntrant dans a petite chambrequi
lui servait de salon, peu encombree de
meubles, et que, les tcntures, les gros
ŁE DUQtR AU CORF* 97
a *
m
tapis doux oorame un poił de b6te,
retrecissaient jusqu’a lui donner 1’aspect
d’une bolte, je lus k la fois heureux et
mallieureux comme un dramaturga qui
yoyant sa pi6ce y decouvre trop tard
des fautes.
Marthe s’etait de nouveau etendue
le long de la cheminee, tisonnant la
braise, et prenant gardę a ne pas m&ler
quelque parcelle noire aux cendres.
— Vous n’aimez peut-6tre pas Todeur
de rolivier ? Ce sont mes beaux-parents
qui en ont fait venir pour moi une pro-
vision de leur propriete du Midi.
Marthe semblait s 5 excuser d’un detail
de son cru, dans cette chambre qui etait
mon ceuvre. Peut-elre cet element de-
a-
truisait-il un tout, qu’elle comprenait
mai.
Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi
de voir qu ? elle attendait coinme moi de
se sentir brólantc d’un cóte, pour se
retourner de Paulre. Son visage calme
et sór.icux ne m’avait jamais paru plus
68
LE DIABLE AU CORPS
beau que dans cette lumiere sauvage.
A ne pas se repandre dans la pi£ce, cette
lumiere gardait toute sa force. Des
qu’on s’en ćloignait, il faisait nuit, et
on se cognait aux meubles.
Marthe ignorait ce que c’est que
d*etre mutine. Dans son enjouement
elle restait grave.
* *
Mon osprit s’engourdissait peu a peu
aupres d’elle, je la trouvai differente.
C’est que, maintenant que j’etais sńr
de ne plus 1’aimer, je commeneais a
1’aimer. Je me sentais incapable de
calculs, de machinations, de tout ce
dont, jusqu , alors, et encore a ce mo-
ment-la, je croyais que 1’amour ne peut
se passer. Tout a coup je me sentais
meilleur, Ce brusque changement au-
rait ouvert les yeux de tout autre :
je ne vis pas que j’etais amoureux de
Marthe. Au contraire, j’y vis la preuve
que mon amour etait mort, et qu’une
LK DIASIjK AU COHPS
69
belle amitie le remplaęait. Cette longue
perspective d’amitie me fit admettre
soudain combien un autre sentiment
efit ete criminel, lesant un homme qui
Farmait, a qui elle devait appartenir,
et qui ne pouvait la voir.
Pourtant, autre chose m’aurait du
renseigner sur mes veritables sentiments.
II y a quelques mois, quand je rencon-
trais Marthe, mon pretendu araour ne
m’emp£chait pas de la juger, de trou-
ver laides la plupart des clioses qu’elle
trouvait belles, la plupart des choses
qu’elle disait, enfantines. Aujourd’hui,
si je ne pensais pas comme elle, je me
donnais tort. Apres la grossierete de
mes premiera desirs, c’etait la douceur
d ł un sentiment plus profond qui me
trompait. Je ne me sentais plus ca-
pablc de rien entreprendre de ce que je
m’etais promis. Je commenęais a res-
pecter Marthe, parce je commenęais a
I ł *
aimer.
Je revins tous les soirs ; je ne pensai
to
LK UIA&LS LXj COA1PB
nieme pas a la prier de me montrer sa
chambre, encore moins & lui demander
comment Jacques trouvait nos meubles.
Je ne souh&itais plus rien d'autre que
ces fianęailles eternelles, nos corps eten-
dus pres dc la cheminee, se toucbant
Fun Fautre, et moi, iFosant pas bougerj
de peur qu*un seul de mes gestes suffit
a chasser le bonheur.
Mais Marthe, qui goutait ce meme
charme, croyait le gouter seule. Dans
ma paresse heureuse, elle lut de Fin-
difference. Pensant que je ne Faimais
pas, elle sUmagina que je me lasserais
vite de ce salon silencieux ) si elle ne
faisait rien pour nPattacher a elle.
Nous nous taisions. J’y voyais une
preuvG du bonheur.
Je me sentais tellement pres de
Marthe, avec la certitude que nous
pensions en m£me temps aux memes
choses, que lui parler m’eut semble
absurde, comme de parler haut quand
on est seul. Ce silcnce accablait lapauvre
. L£ DU8L* AO COAPB 71
petite* La sagesse eót ete de me servir
de moyens de eorrespondrc aussi gros-
siers que la parole ou le geste, tout en
deplorant au’il n’en existat point de
plus subtils.
A me voir tous les jours nFenfoncer
de plus en plus dans ce mutisme deli-
cieux, Marthe se figura que je m*en-
nuyais de plus en plus. Elle se sentait
prSte a tout pour me distraire.
Sa chevelure denouee, elle aimait
dormir pres du feu. Ou plutót je eroyais
qu’elle dormait. Son sommeil lui etait
pretexte, pour mettre ses bras autour
de mon cou, et une fois reveiUee, les
yeux humides, me dire qu’elle venait
d’avoir un r4ve triste. Elle ne youlait
jamais me Ie raconter. Je pro fi tai s de
son faux sommeil pour respirer ses
cheveux, son cou, ses joues briilcntes,
et en les efileurant a peine pour qu 5 elle
ne se reveillat point ; tout es caresses
qui ne sont pas, comme on croit, la
menue monnaie de Famour, mais, au
n
LE DIABLE AU COHPS
conucure, la plus rare, et auxquelles
seule la passion puisse recourir. Moi,
je les croyais permises a mon amitie.
Pourtant je commenęai a me desesperer
serieusement de ce que seul Pamour
nous donn&t des droits sur une femme.
Je me passerai bien de 1’amour, pen-
sai-je, mais jamais de n’avoir aucun
droit sur Marlhe. Et, pour en avoir ;
j*etais meme decide a Pamour, tout en
croyant le deplorer. Je desirais Marthe
et ne le comprenais pas.
. m *
Quand elle dormait ainsi, sa tete
appuyee contrę un de mes bras, je me
penchais sur elle pour voir son visage
entoure de flammes. Cetait jouer avec
le feu. Un jour que je nPapprochais
trop sans pourtant que mon visage
touchat le sień, je fus comme Paiguille
qui depasse d’un millim&tre la zonę
interdite et appartient a Paimant. Est-ce
la faute de Paimant ou de Paiguille?
Cest ainsi que je sentis mes levres
LK DIABLE AU COHPS 73
* * *
m-
contrę les siennes. Elle fermait encore
les yeux, mais visibiement comme
quclqu ł un qui ne dort pas. Je Fembras-
sai, stupefait de mon audace, alors
qu’en realite c’etait elle qui, lorsque
j’approchais de son visage, avait attire
ma tete contrę sa bouche. Ses deux
mains s’accrochaient a mon cou ; elles
ne se seraient pas accrochees plus fu-
rieusement dans un naufrage. Et je ne
comprenais pas si elle Voulait que je la
sauve, ou bien que je rae noie avecelle.
Maintenant elle s ł etait assise, elle
tenait ma tete sur ses genoux, caressant
mes cheveux, et me repetant tres dou-
cement : « 11 faut que tu t’en ailles, il
ne faut plus jamais revenir. » Je n’osais
pas la tutoyer ; lorsque je ne pouvais
plus me taire, je cherchais longuement
mes mots, construisant mes phrases
de faęon a ne pas lui parler directement,
car si je ne pouvais pas la tutoyer, je
sentais combien il etait encore plus
impossible de lui dire vous. Mes larmes
u
la fiu»Ł3 ctoars
me brtllaient. S ł il en tombait une sur
la main de Marthe, je uFattendais tou-
jours a lentendre pousser un cri. Je
m’accusai d , avoir rompu le charme,
me disant qu’en effet j^yais ete fou
de poser mes levres contrę les siennes,
oubliant que c’etait elle qui nFavait
ernbrasse. « II fant que tu t ł en ailles,
ne plus jarnais revenir. » Mes larmes
de ragę se melaient a mes larmes de
peinc. Ainsi la fureur du oup pris lui
fait autant de mai que le piege. Si
j*avais parle, ę’aurait ete pour injurier
Marthe. Mon silence Finquieta ; el e
y voyait de la resignation. « Puisqu’il
est trop tard, la faisais-je penser, dans
mon injustice peut-fitre clairvoyante,
apres tout, j’aime autant qu , il souffre. »
Dans ce feu, je grclottais, je claquais
des dents. A ma veritable peine qui
me sortait de Fenfance, s’&joutaient
des sentiments enfantins. etais le spec-
tateur qui ne veut pas s’en aller parce
que le denouement lui deplait* Je lui
dis : « Je ne m ł en irai pas. Veus vous
etes moquće de moi* Je ne veux plus
vous voir. »
Car si je ne voulais pas rentrer chez
mes parents, je ne voulais pas non plus
revoir Marthe* Je 1’aurais plutót chassee
de chez elle !
Mais elle sanglotait : « Tu es un en-
fant. Tu ne comprends donc pas que
si je te demande de t’en aller, c’cst que
je t’aime. »
Haineusement, je lui dis que je com-
prenais fort bien qu ! elle avait des de-
voiis et que son mari etait a la guerre.
Elle secouait la tete : « Avant toi,
j'etais heureuse, je croyais aimer mon
flance. Je lui pardonnais de ne pas
bicn me comprendre. C’est toi qui
m’as montre que je ne Taimais pas.
Mon devoir n’est pas celui que tu
penses. Ce n’est pas de ne pas mentir
a mon mari, mais de ne pas te mentir.
Va-t’en et ne me crois pas mechante;
bientdt tu n^auras cubiiee. Mais je ne
76
I.K DUBLE AU C0HP5
veux pas causer le malheur de ta vie.
Je pleure, parce que je suis trop vieille
pour toi ! »
Ce mot d’amour etait sublime d J en-
fantillage. Et, quelies que soient les pas-
sions que j’eprouve dans la suitę, jamais
ne sera plus possible Femotion adorable
de voir une filie de dix-neuf ans pleurer
parce qu’elle se trouve trop vieille.
La saveur du premier baiser m’avait
deęu comme un fruit que Ton goute
pour la premiere fois. Ce n’est pas dans
la nouveaute, c’est dans 1’habitude que
nous trouvons les plus grands plaisirs.
Quelques minutes apres, non seulement
j’et ais habitue a la bouche de Marthe,
mais encore je ne pouvais plus m’en
passer. Et c ? est alors qu’elle parlait
* de m’en priver k tout jamais.
Ce soir-l&, Marthe me reconduisit
jusqu’a la maison. Pour me sentir plus
pres d'e le je me blottissais sous sa cape,
LE DIABLE AD CORPS
77
et je la tenais par la taille. Elle ne di-
sait plus qu’il ne fallait pas nous revoir;
au contraire eile etait triste a la pensee
que nous allions nous quitter dans
quelques instants. Elle me faisait lui
jurer mille folies.
Devant la maison de mes parents, je
ne voulus pas laisser Marthe repartir
seule, et 1’accompagnai jusque cbez
elle. Sans doute ces enfantillages n’eus-
sent-ils jamais pris fin, car elle vouIait
rr^accompagner eneore. J’acceptai,a eon-
dition qu’elle me laisserait a moitie route.
J’arrivai une demi*heure en retard
pour le diner. C’etait la premiere fois.
Je mis ee retard sur le compte du train.
Mon pere fit semblant de le croire.
Plus rien ne me pesait. Dans la rue,
je marchais aussi legśrement que dans
mes reves.
Jusqu’ici tout ce que j’avais convoite,
enfant, il en avait fallu faire mon deuil.
D autre part, la reconnaissance me ga-
im ftunr iv com
1%
tait les joucts offerts. Quel prestlgc
aurait pour un enfant un jauet qui se
donnę lui-mćmc ! J’etais ivre de passion.
Marthc ćtait a moi ; ce n’est pas moi
qui l 5 avais dit, c’etait elle, Je pouvais
loucher sa figurę, embrasser ses veux,
ses bras, 1’habiller, Tabimer, a ma
guise. Dans mon delire, je la mordais
aux endroits oń sa peau etait nue,
pour que sa m&re la soupęonn&t <Tavoir
un amant. J’aurais voulu pouvoir y
marquer mes initiales. Ma sauvagerie
d’enfant retrouvait le vieux sens des
tatouages. Marthe disait ; « Oui, mords-
moi, marque-moi, je voudrais que tout
le monde sache* »
J*aurais voulu pouvoir embrasser ses
seins. Je n’osais pas le lui demander,
pensant qu ł elle saurait les offrir elle*
meme, comme ses Jr-vres. Au bout de
quelques jours, Hiabitude d'avoir ses
levrcs etant vcnue, je n’envisageai pas
d ł autre delice.
i
Nous lislons ensemble a a lueur du
feu. Elle y jetait souvent des lettres
que son mari lui envoyait, chaąue jour,
du front. A leur inąuietude, on devinait
que celles de Marthe se faisaient de
moins en moins tendres et de plus en
plus rares. Je ne voyais pas flamber
ces lettres sans malaise. E les grandis-
saient une seconde le feu et, somme
toute, j*avais peur de voir plus clair.
Marthe, qui souvcnt mamtenant me
demandait s’il etait vrai que je Tavais
aimee des notre premierc rencontre, me
reprochait de ne le lui avoir pas dii
LE DIABLE AD CORPS
avant son mariage, Ełle ne se serait
pas mariee, pretendait-elle ; car, si elle
avait eprouve pour Jacąues une sorle
d’amour au debut de leurs fianęailles,
celles-ei trop longues, par la faute de la
gaerre, avaient pen a peu efface 1’amour
de son cceur. Elłe n’aimait deja plus
Jacąues ąuand elle Tepousa. Elle espe-
rait que ces quinze jours de permission
■
accordes k Jacques transformeraient
peul-etre ses sentiments.
II fut malhabile. Celui qui aime
agace toujours celui qui n aime pas.
Et Jacques Taimait toujours davan-
tage. Ses lettres etaient de quelqu*un
qui soufTre, małs plaęant trop haut sa
Marthe pour la croire capable de tra-
hison. Aussi n’accusait-il que lui, la
suppliant seulement de lui expliqucr
quel mai il avait pu lui faire : « Je nie
trouve si grossier a cóte de toi, je sens
que chacune de mes paroles te blesse. »
Marthe lui repondait seulement qu ? il se
trompait, qu’elle ne lui reprochait rien.
LL DIABLE AU CORPS 81
Nous dtions alors au debut de mars.
Le printemps etait precoce. Lcs jours
ou elle ne ir/accompagnait pas a Paris,
Marthe, nue sous un peignoir, altendait
que je revinsse de mes cours de dessin,
etendue devant la cheminee ou brulait
toujours l’olivier de ses beaux-parents.
Eile leur avait demande de renouveler
*
sa provision. Je ne sais quelle timidite,
si ee i^est celle que 1’on eprouve en
face de ce qu’on n’a jamais fait, me re-
tenait. Je pensais a Daphnis. Ici c J est
Chloe qui avait reęu quelques leęons
et Daphnis n ł osait lui demander de
les lui apprendre. Au fait, ne conside-
rais-je pas Marthe plutót comme une
vierge, livree, la premierę quinzaine de
ses noces, a un inconnu et plusieurs
fois prise par lui de force.
Le soir, seul dans mon lit, j ł appełais
Marthe, m’en voulant, moi qui me croyais
un homme, de ne 1’etre pas assez pour
finir d’en faire ma maitresse. Chaąue
jour, aliant ebez elle, je me promet-
c
LE J T ABLE AU 0ORP5
81
tais de ne pas sortir qu’elle ne le fut.
Le jour de Fanniyersaire de mes
seize ans, au mois de mars 1918, tout en
me suppliant de ne pas me facher, elle
me fit cadeau d’un peignoir, semblable
au sień, qu’elle youlait me voir mettre
chez elle. Dans ma joie, je faillis faire
un calembour, moi qui n’en faisais ja-
mais. Ma robę pretexte ! Car il me
semblait que ce qui jusqu 5 iei avait en-
trave mes desirs, c’etait la peur du
ridicule, de me senlir habille, lorsqu’elIe
ne l’etait pas. D’abord je pensai a
mettre cette robę le jour m£me* Puis
je rougis, comprenant ce que son cadeau
contenait de reproches.
Des le debut de notre amour, Marthe
m'avait donnę une clef de son appar-
tement, afin que je n’eusse pas a I’at-
tendre dans le jardin, si, par ha sard,
elle etait en ville. Je pouvais me
aervir moins innocemment de cette
clef. Nous etions un samedi. Je quittai
MarŁhe en lui promettant de venir de-
jeuner le lendemain avec elle. Mais
j’etais decide a revenir le soir aussitót
que possible*
A diner, j’annonęai a mes parents
que j’entreprendrais le lendemain avec
Rene une longue promenadę dans la
foret de Senart. Je devais pour cela
84
ŁE DUBLE AU GOHPS
partir a cinq heures da matin. Comme
toute la maison dormirait encore, per-
sonne ne pourrait deviner 1’heure a
laquclle ^etais parti, et si j’avais de-
couclie.
A peine avais-je fait part de ce pro-
w
jet a ma mere, q.u ł elle vou!ut preparer
elle-rneme un panicr rempli de provi-
sions ? pour la route. J*etais consterne,
ce panier detruisait tout le romanesque
et le sublime de mon acte. Moi qui
gofitais tTavanee Teffroi de Marthe
quand jWtrerals dans sa chambre,
je pensais maintenant a ses eclats de
rire en voyant para&re ce Prince Char-
mant, un panier de men agorę a son bras*
J ł eus beau dire a ma mere que Rene
s’etait muni de tout, el!e ne youlut rien
entendre. Resister davantage, c*etait
eveiller les soupęons.
Ce qui fait le malheur des uns cau-
serait le bonheur des autres. Tandis
que ma mere emplissait ce panier qui
me gatait d’avance ma premiere nuit
LB DUBLE AU CORPS
85
d*amour, je voyai$ lea yeux pleina de
convoitise de mes fr&res. Je pensai
bien a le leur offrir en cachette, mais
une fois tout mange, au risque de se
faire fouetter, et pour le plaisir de me
perdre, ils eussent tout raconte.
Ii falkit donc me rćsigner puisąue
nulle cachette ne me semblait assez
sórc.
Je m ł etais jurę de ne pas partir avant
. minuit pour 6tre sfir que mes parents
dormissent. J*es9ayai de lirę. Mais comme
t;ix beures sonnaient a la mairie, et que
taes parents etaient couches depuis
quelque temps deja, je ne pua attendre.
Ils habitaicnt au premier etage, moi au
rez-de-chaussee. Je n’avais pas mis
mes bottines afin d 5 escalader le mur le
#
plus silencieusement poasible. Les te-
nant d'une mai-n, tenant de 1’autre ce
panier fragile a cause des bouteilles,
j ouvris avec precaution une petite porte
cPoffice. II pleuvait. Tant mieux ! la
pluie oouyrirait le bruit. Apercevant
86
LE DIABLE AU CORfS
que la lumi&re n*etait pas encore eteinte
dans la cbambre de mes parents, je
fus sur le point de me recoucher. Mais
j’etais en route. Deja la precaution des
bottines etait impossible ; a causc de
la pluie je dus les remettre. Ensuite il
4 *
me fallait escalader le mur pour ne
point ebranler la clo-che de la grille.
Je m ł approchai du mur, contrę lequel
j’avais pi*is soin, apres le diner, de poser
une chaise de jardin pour facilitcr mon
evasion. Ce mur etait garni de tuiles a
son faite. La pluie les rendait glissantes.
Comme je m’y suspendais, Fune d’elles
■*
tomba. Mon angoisse decupla le bruit
de sa chute. II fallait maintenant sauter
dans la rue. Je tenais le panier avec
mes dents ; je tombai dans une flague.
Une longue minutę, je restai debout, les
yeux leves vers la fenetre lumineuse
de mes parents, pour voir s’ils bou-
geaient, s’etant aperęu de ąueląue chose.
La fenetre resta vide. J’etais sauf!
Pour me rendre jusgue chez Marthe
LE DIABLE AB COHPS
R7
je suivis la Marne. Je comptais cacher
mon panier dans un buisson et le re-
prendre Ie Iendemain. La guerre renclait
cette chose tr£s dangereuse. En effet,
au seul endroit oil il y eftt des buissons
et ou il etait possible de eacher le pa*
nier, se tenait une sentinelle, gard ant
le pont de J... J’hesitai longtemps,
plus p&le qu ł un homme qui pose une
cartouche de dynamite. Je caehai tout
de meme mes victuaiiles.
La grille de Marthe etait fermee.
Je pris la clef qu*on laissait toujours
dans la boite aux lettres. Je traversai
le petit jardin sur la pointę des pieds,
puis montai les marches du perron.
J’6tai encore mes bottines avant de
prendre Fescalier.
Marthe etait si nerveuse ! Peut-etre
s’evanouirait-elle en me. voyant dans
sa chambre. Je tremblai ; je ne trouyai
pas le trou de la serrure. Enfin je tournai
la clef lentement, afin de ne rćveiller
personne. Je butai dans Tantichambre
■
L3 DIABLE AD CORPS
U
contrę Ie porte-paraphiies. Je craignaie
de prendre les sonnettes pour des cem-
mutateurs. J’allai a t4ton* jusqu’a la
chambre. Je m’arr6tai avec, encore,
]’envie de fuir. Peut-6tre Marthe ne me
pardonnerait jamais. Ou bien si j*allais
tout a coup apprendre qu’elle me
trompe, et la trouyer avec un homme!
J’ouvris. Je murmurai :
— Marthe?
Elle repondit :
— Plutót que de me faire une peur
pareille, tu aurais bien pu ne venir que
demain matin. Tu as donc ta pemrission
huit jours plus tfit ?
Elle me prenait pour Jacques!
Or, si je voyais de quelle faęon elle
I cut accueilli, j’apprenais du meme coup
qu , ęlle me cachait deja quelque chose.
Jacąues devait donc venir dans huit jours J
J^llumai. Elle restait tournee contrę
le mur. II etait simple de dire : « C’est
moi » et pourtant je ne le disais pas.
Je 1’embrassai dans le cou.
LS DIABLK AC CORPS
— Ta figurę est toute mouillee. Es-
suie-toi donc.
Alors elle seretournaet poussa un cri,
D ł une seeonde 4 Fautre elle changea
d'attitude et, sans prendre la peine de
s’expliquer ma presence nocturne :
— Mais mon pauvre cheri, tu vas
prendre mai ! Desliabille-toi vite.
Elle courut ranimer le feu dans le
salon. A son retour dans la chambre,
comme je ne bougeais pas, elle dit :
— Veux-tu que je Eaide?
Moi qui redoutais par-dessus tout le
moment oti je devrais me deshabillcr
et qui en envisageais le ridicule, je
benissais la pluie gr4cc a guoi ce desha-
billage prenait un sens maternel. Mais
Marthe repartait, revenait, repartait
dans la cuisine, pour voir si Feau
de mon grog etait chaude. Enfin elle
me trouva nu sur le lit, me cachant a
* *
moitie sous Fedredon. Elle me gronda :
CFetait fou de rester nu ; ii fallait me
frictionner a Feau de Cologne.
90
LS DIABLE AU CORPS
Puis Marthe ouvrit une armoire et
me jęta un costume de nuit. « II devait
etre de ma taille, » Un costume de
Jacąues ! Et je pensais 4 Farriyee, fort
possible, de ce soldat, puisąue Marthe
V avait cru.
ł#
J’etais dans le lit, Marthe m’v re-
w
joignit. Je lui demandai d ł eteindre.
Car, nieme en ses bras, je me mefiais de
ma timidite. Les tenebres me donne-
raient du courage. Marthe me repondit
doucement :
i P'
— Non. Je veux te voir t ł endormir.
A cette parole pleine de grace, je
sentis quelque gSne. J ł y voyais la tou-
chante douceur de cette femme qui
risquait tout pour devenir ma maitresse
et, ne pouvant deviner ma timidite
maladive, admettait que je m ł eador-
misse aupres d’elle. Depuis quatre mois
je disais Faimer, et ne lui en donnais
pas cette preuve dont les hommes sont
si prodigues et qui souvent leur tient
lieu d’amour. J’eteignis de force.
LE DUBLE AU CORPS
H
Je me retrouvai avec le trouble de
tout a Fheure, avant d’entrer chez
Marthe. Mais comme Fattente devant
la porte, celle devant Tamour ne pouvait
etre bien longue. Du reste, mon ima-
gination se promettait de telies volup-
tes qu’elle n ł arrivait plus a les concevoir.
Pour la premiere fois aussi je redoutai
de ressembler au mari et de laisser k
Marthe un mauvais souvenir de nos
premiers moments d’amour.
Elle fut donc plus heureuse que moi.
Mais la minutę ou nous nous desen-
lagftmes, et ses yeux admirables, va-
laient bien mon malaise.
Son visage s’etait transfigure. Je
m’etonnaimeme de ne pas pouvoirtou-
cher Faureole qui entourait vraiment sa
figurę, comme dans les tableaux re!igieux.
Soulage de mes craintes, il m ł en
venait d’autres.
C’est que, comprenant enfin la puis-
sance des gestes que ma timidite n’a-
vait oses jusqu ! alors, je tremblais que
LE DIABLE AU eOItPfl
99
_ #
Marthe appartmt a sonmari plus qu’elle
ne youlait le pretendre.
Comme il m ł est impossible de com-
prendre ce que je gofite la premi&re
fois ; je devais connaltre ces jouissanoes
de Tamour chaque jour davantage*
En attendant, le faiwc plaisir m’ap-
■
portait une vraie douleur d’homme :
la jalousie.
J’en voulais a Marthe, parce que je
comprenais, a son visage reconnaissant,
tout ce que valent les liens de la chair.
Je maudissais Thomme qui avait avant
moi eveille son corps. Je considerai
ma sottise d’avoir vu en Marthe unc
vierge. A toute. autre epoąue, souhai-
ter la mort de son mari, c^fit ete chi-
m
m£re enfantine, mais ce voeu devenait
presque aussi criminel que si j’eusse
tue. Je devais a la guerre mon bonheur
naissant ; j’en attendais 1‘apotheose.
J’esperais qu’elle servirait ma haine
comme un anonyme c om met le crime
k notre place.
LE DIABLE AU CORPS
93
Maintenant nous pleurons ensemble ;
c’est la faute du bonhcur. Marthe me
reproche de n’avoir pas empeche son
mariage. « Mais alors, serais-je dans ce
lit choisi par moi ? Elie vivrail chez
ses parents ; nous ne pourrions nous
voir. Elle n’aurait jamais appartenu
a Jacques, mais elle ne n^appartien-
drait pas. Sans lui, et ne pouvant com-
parer, peut-etre regretterait-elie encore,
esperant mieux. Je ne liais pas Jacques.
Je hais la certitude de tout devoir a
*
cet homme que nous trompons. Mais
j*aime trop Marthe pour trouver notre
bonheur crirainel. »
Nous pleurons ensemble de n’etre
que des enfants, disposant de peu. En-
lever Marthe ! Comme elle n’appartient
a personne, qu’a moi, ce serait me Fcn-
lever, puisqu’on nous separerait. Deja
nous envisageons la fin de la guerre, qui
sera celle de notre amour. Nous le sa-
vons, Marthe a beau me jurer qu’elle
u
LE DI AULE AU COHPS
ąuittera tout, qu’elle me suivra, je ne
suis pas (Tune naturę portee a la re-
volte, et, me mettant k la place de
Marthe, je n’imagine pas cette folie
rupture. Martlie m’explique pourquoi
elle se trouvait trop yieille. Uans quinze
ans, la vie ne fera encore que commem
cer pour moi, des femmes m’aimeront,
qui auront Fage qu 5 elle a, « Je ne
pourrais quc souffrir,ajoute-t-elle. Situ
me quittes, j’en mourrai. Si tu restes,
ce sera par faiblesse, et je souflrirai
de te voir saerifier ton bonheur. »
Malgre mon indignation, je m’en
voulais de ne point paraitre assez con-
vaincu du contraire. Mais Marthe ne
demandait qu ł a 1’etre, et mes plus mau-
vaises raisons lui semblaient bonnes.
Elle repondait: « Oui, je n’ai pas pense
a cela. Je sens bien que tu ne mens
pas. » Moi, devant les craintes de Marthe,
je sentais ma eon flance mnins solide.
Alors mes consolations etaient molles.
J’avais Fair de ne la detromper que
LE DIABLE AU COrtPS
98
par politesse. Je lui disais : « Mais non,
mais non, tu es folie, » Helas! j’etais
trop sensible a la jeunesse pour ne
pas envisager que je me detacherais
de Marthe, le jour oh sa jeunesse se
fanerait, et que s’epanouirait la
mienne.
Bień que mon amour me parut avoir
atteint sa formę definitive, il etait a
l’etat d’ebauche. II faiblissait au moin-
dre obstacle.
*
Donc, les foiies que eette nuit-li
firent nos &mes nous fatiguerent da-
vantage que ceUes de notre chair. Les
unes semblaient nous reposer des autres ;
en realite elles nous achevaient. Les
coqs, plus nombreux, chantaient, Ds
avaient chante toute la nuit. Je rrTaper-
ęus de ce mensonge poetiąue : les coqs
chantent au Iever du soleil. Ce n’ćtait
pas extraordinaire. Mon 4ge ignorait
1'insomnie. Mais Marthe le remarqua
LK DUBLE AB GOKFS
M
aussi, avec tant de surprise, que ce ne
pouvait Stre que la premiere fois. Elle
*
ne put comprendre la force avec la-
quelle je la serrai contrę moi, car sa
surprise me donnait la preuve qu , elle
n ł avait pas encore passe une nuit blanche
avec Jacques.
Mes transes me faisaient prendre
notre amour pour un amour excep-
tionnel. Nous croyons etre les premiers
a ressentir certains treubles, ne sachant
pas que Tamour est comme la poesie
et que tous les amants, meme les plus
mediocres, s’imaginent qu’ils innovent.
Disais-je a Marthe (sans y croire d’ai -
leurs), mais pour lui faire penser que je
partageais ses inquietudes : « Tu me
delaisseras, d*autres homrnes te płai-
ront », elle n^affirmait etre sńre d ł elle.
Moi, de mon cóte, je me persuadais peu
a peu que je lui resterais, meme quand
elle serait moins jeune, ma paresse
finissant par faire dependre notre eter*
nel bonheur de son energie.
LC DIABLE AU CO Fi PS
§7
Le sommeil nous avait surpris dans
notre nudite. A mon rćveil, la voyant
decouverte, je craignis qu’elle n’eut froid.
Je tatai son corps. II etait brylant. La
voir dormir me procurait une volupte
sans egale. Au bout de dix minutes,
cette vo!upte me parut insupportable.
J’embrassai Marthe sur Fepaule. Elle
ne s’eveilla pas. Un second baiser, moins
chaste, agit avec la vioIenee d*un re-
veille-matin. Elle sursauta, et, se frot-
tant les yeux, me couvrit de baisers,
comme quelqu > un qu’on aime et qu’on
retrouve dans son lit apres avoir reve
qu’il est mort. Elle, au contraire, avait
cru rever ce qui etait vrai, et me re-
trouvait au reveil.
II etait deja onze heures. Nous buvions
notre chocolat, quand nous entendimes
la scnnette. Je pensai h Jacąues :
« Pourvu qu’il ait' une arme. » Moi
qui avais si peur de la mort, je ne trem-
blais pas. Au contraire, j’aurais accepte
que ce ftit Jacques, a condition qu’il
98
LE DUBLE AU CORPS
nous tuat. Toute autre solution me
semblait ridicule.
Envisager la mort avec caline ne
compte que si nous envisageons seul.
La mort ą deux n’est plus la mort, meme
pour les ineredules. Ce qui chagrine?
ce n’est pas de ąuitter la vie, mais de
quitter ce qui lui donnę un sens. Lors-
qu’un amour cst notre vie, quel e dif-
ference y a-t-il entre vivre ensemble ou
mourir ensemble.
Je n’eus pas le temps de me croire un
heros, car, pensant que peut-etre Jac-
ques ne tuerait que Marthe, ou moi,
je mesurai mon egoisme.Savais-jememe,
de ces deux drames, lequel etait le pire.
Comme Marthe ne bougeait pas, je
crus m’£tre trompe, et qu’on avait
sonne chez les proprielaires. Mais la
sonnetle retentit de nouveau.
— Tais-toi, ne bouge pas ! murmura-
t-elle, ce doit etre ma mere. J ł avais
complctement oublie qu*elle passerait
apres la messe*
LE DUBLE AU COHPS
99
J’etais heureux d’etre temoin d’un
de ses sacrifices. Des qu’une maitresse,
un ami, sont en retard de quelques mi-
nutes a un rendez-vous, je les vois
morts. Altribuant cette formę d’an-
Ą
goisse a sa mere, je savourais sa crainte,
et que ce fńt par ma fau*te qu’eile
reprouvat.
Nous entendimes la grille du jardin
se refermer, apres un conciliabule (evi-
dcmment Mme Gran gier demandait a u
rez-de-chaussee si on avait vu ce matin
sa filie). Martbe regarda dcrriere les
volets et me dit : « C’etait bien elle. »
Je ne.pus resister au plaisir de voir,
moi aussi, Mme Grangier repartant,
son Iivre de messe a la main, inquiete
de Tabsence incomprehensible de sa
filie. EUe se relourna encore vers les
vo!etg cios*
■
Maintenant qu’il ne me restart plus
rien a desirer, je me sentais devenir
injuste* Je nFaffectais de ce que Marthe
pfit mentir sans scrupules a sa mere, et
ma mauvaise foi lui reprochait de pou-
voir mentir, Pourtant Tamour, qui est
Fegoisme a deux, sacrifie tout a soi,
et vit de mensonges. Pousse par le
meme demon, je lui fis encore le re-
proche de m’avoir cache Farriyee de
son mari. Jusqu’aIors j’avais matę mon
despotisme, ne me sentant pas le droit
de regner sur Mai^the. Ma durete avait
des accalmies. Je gemissais: « Bientót
tu me prendras en horreur. Je suis
LE DIABLE AU CORPS
m
comme ton mari, aussi brutal, » a II
n’est pas brutal », disait-elle. Je repre-
nais de plus bebe : « Alor9, tu nous
trompes tous les deux, dis-moi que tu
Faimes, sois contente : dans huit jours
tu pourras me tromper avec lui. »
Elle se mordait les levres, pleurait :
« Qu’ai-je donc fait qui te rende aussi
mechant? Je t*en supplie, n’abime pas
notre premier jour de bonheur. »
— II faut que tu nFaimes bien peu
pour qu’aujourd’hui soit ton premier
jour de bonheur.
Ces sortes de coups blessent celui qui
les porte. Je ne pensais rien de ee que je
disais, et pourtant j ł eprouvais le besoin
de le dire. II nFetait impossible d’ex-
pliquer a Marthe que mon amour gran-
dissait. Sans doute atteignait-il Fage
ingrat, et cette taąuinerie feroce, c’etait
la mue de Famour devenant passion.
Je souffrais. Je suppliai Marthe d J ou-
blier mes attaques.
\
m
La bonne des proprietaircs glissa
des lettres sous la porte. Marthc les
prit. II y en avait deux de Jacques.
Comme reponseames doutes : « Fais*en,
dit-elle, ce que bon te semblc. » J’eus
honte. Je lui demandai de les lirę, mais
dc les garder pour elle. Marthe, par
un de ces reflexes qui nous poussent
aux pires bravades, dec-hira une des
enveloppes. Difficile k dechirer, la lettre
devait £tre longue. Son geste devint
une nouvelle occasion de rcproches.
Je detestais cette bravade, le remords
qu’elle ne manquerait pas d’en ressentir*
Je fis, malgre tout, un effort et, voulant
s s-
LK DIABLE AU GORPB
i03
qu’elle ne dechirSt point ta secondc
lettre, je gardai pour moi que d*apres
cette sc£ne il etait impossible que
Marthe ne ffit pas mechante, Sur ma
demande, elle la lut. Un reflexe pou-
vait lui faire declurer la premifere lettre,
mais non lui faire dire, apres avoir
parcouru la seconde : « Le ciel nous re-
compense de n’avoir pas dechire la
lettre. Jacques m’y anncnce que les
permissions viennent d’etre suspendues
dans son secteur, il ne viendra pas
avant un mois. »
L*amour seul excuse de telles fautes
de gotit.
Ce mari commenęait a me g6ner, plus
que s’il avait ete la et que s’il avait
allu prendre gardę. Une lettre de lui
prenait soudain limportance d ł un
spectre. Nous dejeun&mes tard. Vers
cinq heures, nous all&mcs nous pro-
mener au hord de Teau. Marthe
104
LE DIABLE AU COHPS
resta stupefaite lorsquc d ł une toufTe
(Therbes je sortis mon panier, sous
Toeil de la sentlnelle. L’histoire
du panier Tamusa bien. Je n’en crai~
gnais plus le grotesąue. Nous mar-
chions, sans nous rendre compte de
Tindecence de notre tenue, nos corps
colles Tun contrę 1’autre. Nos doigts
s’enlaęaient. Ce premier dimanche de
soleil avait fait pousser les promeneurs
a chapeau de paille, comme la pluie les
champignons. Les gens qui connais-
saient Marthe n’osaient pas lui dire
bonjour ; mais elle, ne se rendant
compte de rien, leur disait bonjour
sans maliee. Ils durent y voir une fan-
faronnade. Elle m^interrogeait pour sa-
voir comment je m’etais enfui de la
maison* Elle riait puis sa figurę s’as-
sombrissait; aiors elle me remerciait,
en me serrant les doigts de toutes ses
forces, d’avoir couru tant de risques.
Nous repassames chez elle, pour y de-
poser le ,panier. A vrai dire j’entrevis
LE DIABLE AU CORPS
405
pour ce panier, sous formę <Tcnvoi aux
armees, une fin digne de ces aventures.
Mais cette fin etait si choąuante que je
la gardai pour moi.
Marthe vou!ait suivre la Marne jus-
qu’a La Varenne. Nous dinerions en
face de File d’Amour. Je lui promis de
lui montrer le musee de FEcu de France,
le premier musee que j ł avais vu, tout
en fant, et qui m’avait ebloui. J’en par-
lais a Marthe comme d’une chose tr&s
i
interessante. Mais quand nous consta-
t&mes que ce musee etait une farce, je
ne voulus pas admettre que je nFetais
trompe h ce point. Les ciseaux de Ful-
bert ! tout ! j*avais tout cru. Je pre-
tendis avoir fait a Marthe une plai-
santerie innocente. Elle ne comprenait
pas, car ii etait peu dans mes habitudes
de plaisanter. A vrai dire, cette decon-
venue me rendait melancolique. Je mc
disais : Peut-etre moi qui, aujour-
d’hui, crois tellement a Famour de
Marthe, y verrai-je un attrape-nigaud,
106 LI DIABLI AU CORPS
*
coirmne le musće de PEcu de France !
Car je doutais souvent de son amour.
Quelquefois, je me demandais si je
rPetais pas pour elle un passe-temps, un
caprice dont elle pourrait se detacher
du jour au lendemain, la paix la rnp-
pelant a ses devoirs. Pourtant, me di-
sais*je, il y a dee moments ou une
bouche, des yeux, ne peuvent mcntir.
Certes. Mais une fois ivres, les hommes
les moins genereux se fachent si l’on
n’aceepłe pas leur montre, leur porte*
feuille. Dans cette veine, ils sont aussi
sinceres que &’ils se trouvent en etat
normal. Les moments ou on ne peut
pas mentir sont precisement ceux ou
Pon ment le plus, et surtout a soi-meme.
Croire une femme « au moment oti elle
ne peut pas mentir», c’est croire a la
fausse generosite d’un avare.
Ma clairvoyance n ł etait qu’une formę
plus dangereuse de ma na*ivete. Je
me jugcais moins naiff, je Pet ais sous
une autre formę, puisąue aucun 4ge
LE DIABLE KV C0RP8
107
n*ćchappe a la na'ivetó. Celle de la
Yieillesse n’est pas la moindrc. Cette
pretendue clairvoyance m’assombris-
sait tout, me faisait douter de Marthe.
Plutot, je doutais de moi-meme, ne
me trouyant pas digne d’elle. Aurais-je
eu mille fois plus de preuves de son
amour, je n’aurais pas ete moins mai-
V *
hcureux.
Je savais trop le trśsor de ce qu ł on
n 5 exprime jamais a ceux qu’on aime,
par la crainte dc paraitre pueril, pour
ne pas redouter chez Marthe, cette pu-
deur navrante et j-e souflrais de ne pou-
voir penetrer son esprit.
Je revins a la maison a neuf heurcs
et demie du soir. Mes parents m’interro-
gerent sur ma promenadę. Je leur decri-
vis avec enthcusiasme la foret de Se-
nart et ses fougeres deux fois hautes
comme moi. Je parlai aussi de Brunoy,
char mant village ou nous avions de-
108
LE DIABLE AU CORPS
jeune. Tout a coup, ma mere, moqueuse,
m^nterrompant :
— A propos, Rene est venu cet apres-
midi a quatre heures, trśs etonne en
* r • " ■ ■ • ' m.
apprenant qu ł il faisait une grandę pro¬
menadę avec toi.
J’et ais rouge de depit. CeUe aventure,
et bien d’autres, m’apprirent que, mal-
gre certaines dispositions, je ne suis
point fait pour le mensonge. On m’y
attrape toujours. Mes parents n*ajou-
t^rent rien d’autre. Ils eurentle triomphe
modeste.
?
Mcm pcre, cTailleurs, etait incon-
sciemment complice de mon premier
amour. II Tencouragealt plutót, ravi que
ma precocite s^ffirm&t d’une faęon on
d’une autre. II avait aussi toujours eu
peur que je tombasse entre les mains
d’une mauvaise femme, II etait content
de me savoir aime d’une brave filie.
II ne devait se cabrer que !e jour ou
il eut la preuye que Marthe souhai-
tait le divorce.
Ma mere, elle, ne voyait pas notre
liaison d*un aussi bon ceil. Elle etait
jalouse. EUe regardait Marthe avcc
des yeux de rivale. Elle trouvait Marthe
ilO
LB DIABLE AD CORPS
antipathiquc, ne se rendant pas comp-tc
que toute femme, du fait de mon amour,
le. lui serait dcvenue. D’ailleurs, ełle
se preoccupait plus que mon pere du
qu’en-dira-t , on. EUe s’etonnait que Mar-
the put se compromettre avec ua gamin
de mon age. Puis elle avait ete elevee
a F... Dans toutes ces petites villes de
banlieue, du moment qu’el!es s’eIoi-
gnent de la banlieue ouvriere, seyissent
les memes passions, la meme soif de
racGntars qu’en province, Mais, en outre,
le yoisinagc de Paris rend les racom
tars, les suppositions, plus delures, Cha-
cun y doit tenir son rang, C’est ainsi
que pour avoir une maitresse, dont le
mari etait soldat, je vis peu a peu.
et sur rinjonction de leurs parents,
s’eloigner mes camarades. Ils disparm
rent par ordre hierarchique : depuis le
Gis du notaire, jusqu’a celui de notre
jardinier. Ma mere etait atteinte par
ces mesures qui me semblaient un hom*
mage. Elle me voyait purdu par une
LK DIABLE AD CORPS 111
folie. Elle reprochait certainement a
mon pere de me ’avoir fait connaitre,
et de fermer les yeux. JJais, estimant
qne c’etait a mon pere d’agir et mon
pere se taisant, elle gardait le silence.
Je passais toutes mes nuits ehez
Marthe. J y arrivais a dix heures et
demie, j’en repartais le matin a cinq
ou six. Je ne sautais plus par-dessus
les murs. Je me contentais d ł ouvrir la
porte avec ma clef; mais cette franchise
exigeait quelques soins. Pour que la
cloche ne donnat pas Feveil, j’envelop-
pais le soir son battant avec de 1’ouate.
Je Totais le lendemain en rentrant.
A la maison, personne ne se doutait
de mes absences ; il n’en alłait pas de
meme a J... Depuis quelque temps
deja, les proprietaires et le vieux me-
nage me voyaient d’un assez mauvais
LV DIABLE AU CORPS
113
|P
ceil, repondant a peine a mes saluts.
Le matin, a cinq heures, pour faire le
moins de bruit possible, je descendais,
mes souliers a la main. Je les remettais
en bas. Un matin, je croisai dans
rescalier le garęon laitier. II tenait
ses boites de lait a la main ; je te-
nais, moi, mes souliers. II me souhaita
le bonjour avec un sourire terrible.
Marthe etait perdue. II allait le raconter
dans tout J.. Ł Ce qui me torturait
encore le plus etait mon ridicule. Je
pouvais acheter le silence du garęon
laitier, mais je m’en abstins faute de
savoir comment m’y prendre.
L ł ąpr4s-midi, je n'osai rien en dire a
Marthe. D^ailleurs, cet episode etait
inutile pour que Marthe fut compro-
mise. C’etait depuis longtemps chose
faite. La rumeur me 1’attribua meme
comme maitresse bien avant la realite.
Nous ne nous etions rendu oompte de
rien. Nous allions bientót voir clair.
m.
C’est ainsi qu’un jour je trouvai Marthe
8
LE DUBLE AU GOHPS
m
sans forces. Le proprietaire venait de
lui dire que depuis quatre jours il
guettait mon depart a 1’aube. 11 avait
d’abord refuse de croire, mais il ne lui
restait aucun doute. Le vieux menage
dont la chambre etait sous celle de
Marthe se plaignait du bruit que nous
faisions uuit et jour. Marthe etait atter-
ree, voulait partir. II ne fut pas ques-
tion d ł apporter un peu de prudence
dans nos rendez-vous. Nous nous en
sentions incapables : le pli etait pris.
Alors Marthe commenęa de comprendre
bien des choses qui Tavaient surprise.
La seule amie qu’elle cherit vraiment,
une jeune filie suedoise, ne repondait
pas a ses lettres. J^ppris que le corres-
pondant de cette jeune filie nous ayant
un jour aperęus dans le train, enlaces,
il lui avait conseille de ne pas revoir
*
Marthe.
Je fis promettre a Marthe que s’il
eelatait un dramę, oń que ce fut, soit
chez ses parents, soit avec son mari,
LF. DUBLE AU CORPS
elle montrerait de la fermete. Les me-
naees du proprietaire, quelques rumeurs,
me donnaient tout lieu de cramdre, et
d’esperer a la fois, une explication entre
Marthe et Jaeques. ,
Marthe m’avait supplie de vcnir la
voir souventj pendant la permission
de Jacques 5 a qui elle avait deja parle
de moi. Je refusai* redoutant de jouer
mai mon róle et de voir Marthe avec un
homme empresse aupres d’elle. La per¬
mission devait §tre de onze jours. Peut-
etre tricherait-il, et trouverait-il le
moyen de rester deux jours de plus. Je
fis jurer a Marthe de m’ecrire chaque
jour. J’attendis trois jours avant de me
rendre a la poste restante, pour etre sur
de trouver une lettre. II y en avait dej a
quatre. Je ne pus les prendre: il me man-
quait un des papiers d 5 identite neces-
saires. J ł etais d’autant moins a Taise que
j*avais falsifie mon bulletin de nais-
sance, Tusage de la poste restante n*etant
perrnis qu J a partir de dix-huit ans.
U6 LB DUBM AU CORPS
i
J’insistais, au guichet, avec l’envie de
jeter du poivre dans les yeux de la
demoiselle des postes, de m ł emparer
des lettres qu’elle tenait et ne me don-
nerait pas. Enfin, comme j ł etais connu
a la poste, j’oi>tii)s, faute de mieux,
qu*on les erwoy&t le lendemain chez
mes parents.
Dćcidement j*avais encore fort a faire
po ar devenir un homme. En ouvrant la
premiere lettre de Marthe, je me de-
mandai comment elle exeeuterait ce
tour de force : ecrire une lettre d’amour.
fl
%■
J ł oubliais qu’aucun genre epistolaire
n’est moins difficile : il n’y est besoin
que d’amour. Je trouvai les lettres de
Martlie admirables, et dignes des
plus be)les quc j’avais lues. Pourtant
Marthe m*y disait des choses bien ordi-
naires, et son supplice de vivrelom de moi.
II m’etonnait que ma jalousie ne fut
pas plus mordante. Je commenęais a
eonsiderer Jacques comme « le mari ».
LE DIABLE iU CORPd
41T
Peu 4 peu j’oubliais sa jeunesse, je
voyais en lui un barbon.
Je n’eerivak pas k Marthe ; il y
ł 4
avait tout de m§me trop de risques. Au
fond je me trouvais plutót heureux
d’etre tenu a ne pas lui ecrire, epr-ou-
vant, comme devant toute nouveaute,
la crainte vague de n’£tre pas capablc,
et que mes lettres la choquassent ou
lui parussęnt naives.
Ma negligence fit qu’au bout de deux
jours, ayant laissś trainer sur ma table
de travail une iettre de Marthe, elle
disparut ; le lendemain, elle reparut
sur la table. La decouverte de cette
Iettre derangeait mes plans : j’avais
profite de la permission de Jacąues,
de mes longues heures de presence,
pour faire croire chez moi que je me
-fa *
detachais de Marthe. Car si je m*etais
d ł abotrd montre fanfaron pour que mes
parents apprissent que j’avais une mai*
tresse, je commenęais a souhaiter qu’ils
eussent moins de preuves« Et voici
118
LB DU6LK AU CORPS
que mon pfere apprenait la veritablc
cause de ma sagesse.
Je profitai de ces lolsirs pour dc nou-
veau me rendre a Facademie de dessin ;
car depuis longtemps je dessinais ines
nus d’apres Marthe. Je ne sais pas si
mon pere e devinait * du moins s^ton-
nait-il malicieusement, et d’une ma¬
nierę qui me faisait rougir, de la mono¬
tonie des modeles. Je retournai donc a
la Grande-Chaumiere, travaillai beau-
coup, afin de reunir une provision
d ł etudes pour le reste de Tannee, pro-
vision que je renouvellerais a la pro-
chaine visite du mari.
Je revis aussi Rene, renvoye de
Henri IV. II allait a Louis-le-Grand.
Je Ty cherchais tous les soirs, apres la
Grande-Chaumiere. Nous nous frequen-
tions en cachette, car depuis son renvoi
de Henri IV, et surtout depuis Marthe,
ses parents, qui naguere me conside-
raient comme un bon exemple, lui
avaient defendu ma compagnie*
419
LK DIABLE AU CORPS
* * t
ip
Rene, pour qui Famour, dans Famour,
scmblait un bagage encombrant, me
plaisantait sur ma passion pour Marthe.
Ne pouvant supporter ses pointes, je
lui dis lachement que je n’avais pas de
veritable amour. Son admiration pour
moi, qui ces derniers temps avait faibli,
s^n accrut seance tenante.
Je commenęais a m 5 endormir sur
Tamour de Marthe. Ce qui me tour-
mentait le plus, c ł etait le jeune inflige
a mes sens. Mon enervement etait celui
d*un pianistę sans piano, d’un fumeur
sans cigarettes.
Rene, qui se moquait de mon cceur,
etait pourtant epris d’une femme qu 5 il
croyait aimer sans amour. Ce gracieux
animal, Espagnole blonde, se desarti-
eulait si bien qu’il devait sortir d’un
cirąue. Rene qui feignait la desinvolture
etait fort jaloux. II me supplia mi-
riant, mi-palissant, de lui rendre un
service bizarre. Ce service, pour qui
connait le college, etait Fidee-type du
I
UJ DIABLE AU CO:iPS
collćgden. II desirait savoir si cette
fcmme ie tromperait. Ił s’agissait donc
de lui faire des avances, pour se rendre
compte.
Ce service m’embarrass&. Ma timidite
reprenait le dessus. Mais pour rien
au monde je n’aurais voulu paraitre
timide et, du reste, la damę vint me
tirer d’embarras. Elle me fit des avances
si promptes que la timidite, qui empfiche
certaines ehoses et oblige a d ł autres,
ru’emp6cha de respecter Rene et Marthe,
Du moins esperais-je y trouver du plai-
sir, mais j’etais comme le fumeur ha-
bitue a une seule marque. il ne me
resta donc que le remords d’avoir
trompe P.ene, a qui je jurai que sa
maitresse repoussait toute avance.
Vis-a-vis de Marthe je n’eprouvais
aucun remords. Je m’y foręais. J’avais
beau me dire que je ne lui pardonne-
rais jamais si elle me trompait, je n’y
pus rien. « Ce n’est pas pareil », me don-
nai-je comme excuse avec la remar-
L£ DIABLE AU COHJPS
iii
quable platitude que Tegoisme apporte
dans ses reponses. De meme, j’ad-
mett-ais fort bien de ne pas ecrire a
Marthe, inais, si elle ne m*avait pas
ecrit, j ł y eusae vu qu’elle ne m’aimait
pas* Pourtant cette legere infklelite
renforęa mon amour.
Jacąues ne comprenait rien a l’at>
titude de sa femme. Marthe, plutót ba-
varde, ne lui adressait pas la parole.
S’il lui demandait : « Qu’as-tu ? )> elle
repondait : « Hien. »
Mme Grangier eut diflerentes scenes
*
avec le pauvre Jacques. Elle 1’accusait
de maladresse envers sa filie, se repen-
tait de la lui avoir donnee. Elle attri-
buait a cette maladresse de Jacąues
le brusąue changement survenu dans
le caractere de sa filie. Elle voulut la
reprendre chez elle. Jacąues s 5 inclina.
Quelques jours apres son arrivee, il
accompagna donc Marthe chez sa m£re,
LI DIABLI AU COBPS
415
qui, flattant ses momdres caprices, en-
B- "
courageait sans se rendre compte son
amour pour moi. Marthe etait nee dans
cette demeure. Chaąue ehose, disait-
elle a Jacąues, lui rappelait le temps
heureux ou elle s ? appartenait. Elle
devait dormir dans sa chambre de
jeune filie. Jaeques voulut que tout au
moins on y dressat un lit pour lui.
II provoqua une crise de nerfs. Marthe
refusait de souiller cette chambre vir-
ginale.
M. Grangier trouvait ces pudeurs
absurdes. Mme Grangier en profita pour
dire a son mari et a son gendre qu’ils
ne comprenaient rien a la delicatesse
' feminine. Elle se sentait flattee que
Tanie de sa filie appartint si peu a
* ■
Jacąues. Car tout ce que Marthe otait a
son mari, Mme Grangier se Tattribuait,
trouvant ses scrupules sublimes. Su-
blimes, ils Tetaient, mais pour moi.
Les jours oń Marthe se pretendait
le plus malade, elle exigeait de sortir.
LK kiUSŁS X0 CGRFS
124
Jacques savait bien que ce n ł etait pas
pour le plaisir de Taccompagner. Marthe,
ne pouvant confier a personne les lettres
a mon adresse, les mettait elle-meme
a la poste*
Je me felicitai encore plus de mon
silence, car, si j’avais pu lui ecrire, en
reponse au recit des tortures qu’elle in-
fligeait, je fusse intervenu en faveur de
la yictime. A certains moments je m ł e-
pouvantai3 du mai dont j’etais 1’auteur;
a d 5 autres, je me disais que Marthe ne
punirait jamais assez Jacques du crime
de me Tavoir prise vierge. Mais comme
rien ne nous rend moins « sentimental »
que la passion, j’etais, somme toute,
ravi de ne pouvoir ecrire et qu’ainsi
Marthe continua! de desesperer Jaeques.
II repartit sans courage.
Tous mirent cette erise sur le compte
de la solitude enervante dans laquelle
vivait Marthe. Car ses parents et son
mari etaient les seuls k ignorer notre
łiaison, les proprietaires n’usant rien
LB DIABLE AU CORPfi
k
m
apprendre a Jacques par respect po ar
Tuniforme. Mme Grangier se felicitait
— SK
deja de retroaver sa filie, et q‘u’elle
vecut comme avant son mariage. Aussi
les Grangier n’en revmrent-ils pas
v lorsque Marthe, le lendemain du depart
de Jacques, annonęa qu’elle retournait
a J...
Je Ty revis le jour raeroe. D’abord
je la grondai mollement d'avoir ete si
mechante.. Mais quand je lus la pre¬
mierę lettre de Jacques, je fus pris de
panique. II disait combien, s’il n’avait
*
plus Tamour de Marthe, ii lui serait
facile de se faire tuer.
* \
Je ne demelai pas le « chantage ».
Je me vis responsable d’une mort,
oubliant que je Favais souhaitee. Je de-
vins encore plus incomprehensible et plus
injuste. De quelque cóte que nous nous
tournions s’ouvrait une blessure. Marthe
avait beau me repeter qu’il etait moins
■■
inhumain de ne plus flatter fespoir de
Jacques, c’est moi qui Tobligeais de
LK DIABLE AU CORPS
156
repondre avec douceur. C’est moi qui
dictais a sa femme les seules lettres
tendres qu 5 il en ait jamais reęues. Elle
les ecrivait en se cabrant, en pleurant,
mais je la menaęais de ne jamais re-
venir, si elle n'obeissait pas. Que -Jac~
ques me dut ses seules joies attenuait
mes remords.
Je vis combien son dćsir de suicide
*
etait superficiel, a 1’espoir qui debor-
dait de ses lettres, en reponse aux
nótres .
J’admirais mon attitude, vis-a-vis
du pauvre Jacques, alors que j’agissais
par egofsme, et par crainte d’avoir un
crime sur la conscience.
Une periode heureuse succeda au
•m
dramę. Helas! un sentiment de provi-
soire subsistait. II tenait a mon age et
a ma naturę veule. Je n’avais de volonte
pour rien,ni pour fuir Marthe qui peut-
etre m ł oublierait, et retournerait au de-
voir,ni pour pousser Jacąues dans lamort.
Notre union etait donc a la merci de la
paix 5 du retour definitif des troupes.
Qu’il chasse sa femme, ellemeresterait.
Qu*il la gardę, je me sentais incapable de
la lui reprendre de force. Notre bonheur
etait un chateau de sable. Mais ici la
maree n"etant pas a heure fixe, j 5 esperais
qu’elle monterait le plus tard possible.
I
lt8 LE DUBLI AU CO EPS
Maintenant, c*est Jacąues, charme,
qui defendait Marthe contrę sa m&re,
mecontente du retour a J... Ce retour,
1’aigreur aidant, avait du reste eveille
chez Mme Grangier quelques soup-
ęons. Autre chose lui paraissait sus-
pect : Marthe refusait d’avoir des do-
mestiques, au grand scandale de sa
familie, et, encore plus, de sa belle
familie. Mais que pouvaient parents
et beaux-parents contrę Jacques de-
venu notre allie, grace aux raisons
que je lui donnais par Tintermediaire
de Marthe.
C’est alors que J... ouvrit le feu sur
elle.
Les proprietaires affectaient de nc
plus lui parler. Personne ne la saluait,
Seuls les fournisseurs etaient pro fes-
sionnellement terius a moins de morgue.
Aussi, Marthe, sentant quelquefois le
besoin d’echanger des paroles, s ł at-
tardait dans les boutiques. Lorsque
j 5 etais chez elle, si elle s’absentait
LE DI AII 1/E AD CORPS
m
pour acheter du lait et des gateaux,
et qu’au bout de cinq minutes, elle ne
fut pas de rctour, Timaginant sous un
tramwoy, je courais a toutes jambes
jusque chcz la cremiere ou le patissier.
Je l ł y trouvais causant avec eux. Fou
de m’etre laisse prcndre a mes angoisscs
nerveuses, aussitót dchors, je m’empor-
tais. Je 1’accusais d’avoir des gouts
yuleraircs, de tróuver un charme a la
O 7
convcrsation des fournisseurs. Ceux-ei,
dont j’interrompais les propos, me
detestaient.
L 5 etiquette des cours est assez simple,
comme tout ce qui est noble. Mais rien
n’egale en enigmes le protocole des
petites gens. Leur folie de preseances
se fonde, d’abord, sur 1’age. Rien ne
les ehoąuerait plus que la reverence
d’une vieille duchesse i quelque jeune
Prince. On devine la liaine du patis-
sier, de la crćmiere, a voir un gamin
interrompre leurs rapports familiers
avec Marthe. lis lui eussenta clle trouve
tfi DUBLE KU COHPS
130
mille excuses, a cause de ces conversa-
tions.
Les proprietaires avaient un flis de
vingt-deux ans. II vint en permission.
Marthe rinvita a prendre le the.
Le soir. nous entendimcs des ćclats de
* *
voix : on lui defendait de revoir la
locataire. Habituś a ce que mon pere
ne mit son veto a aucun de mes actes,
rien ne m’etonna plus que Tobeissance
du dadais.
Le lendemain, comme nous tiaver-
sions le jardin, il beehait. Sans doute
śtait-ce un pensum. Un peu gene, mal-
gre tout, il dćtourna la tete pour ne
pas avolr a dire bonjour.
Ces escarmouches peinaient Marthe ;
assez intelligente et assez amoureuse
pour se rendre compte que le bonheur
ne reside pas dans la consideration
des voisins, elle etait comme ces
poetes qui savent que la vraie poesie
est ckose « maudite mais qui, malgre
i
LI DIABLE AU CORPS
IM
leur certitude, souffrent parfois de ne
pas obtenir les suffrages qu*ils me-
prisent.
Les conseillers municipaux jouent tou*
jours un role dans mes aventures.
M. Marin qui habitait en dessous de
chez Marthe, vieillard k barbe grise
et de stature noble, etait un ancien
eonseiller municipal de J... Retire des
avant la guerre, il aimait servir la
patrie, lorsque l occasion se presen-
tait a portee de sa main. Se con-
tentant de desapprouver la poli-
tique communale, il vivait avec sa
femme, ne recevant et ne rendant de
visites qu’aux approches de la nouvelle
annee.
Depuis quelques jours, un remue-
1
LE LMABLE AU CORPS 133
m
ntenage se faisait au-dessous, d’autant
plus dislincl quc iious entcndions, de
liotre chambre, les moindres bruits du
rez-de-chaussće. Des*frottcurs vinrent.
La bonne, aidee par celle du proprie-
taire, astiquait 1’argenterie dans le jar-
din, ótait le vcrt-de-gris des suspensions
de cuivrc. Nous sumes par la crćmiere
qu’un raout-surprise se preparait chez
les Marin, sous un mysterieux pretexte.
Tę
Mme Marin etait allće inviter le maire
et le supplier dc lui accorder huit lilres
de lait. Autoriserait-il aussi la mar-
chande a faire de la creme?
Les permis accordes, le jour venu (un
vendredi), une quinzaine de notables pa-
rurent a Fheure dite avec lcurs femmes
chaeune fondatrice d ł une societe d*al-
m
laitement maternel, ou de secours aux
blesses. dont elle etait presidente, et
les autres societaires. La maitreese de
maison pour faire « genre » recevait
devant la porte. Elle avait pro lite de
i attraction mystericuse pour transfor-
134
LE DIABLE AD CORPS
mer son raout en pique-r»ique. Toutes
ces dames prechaient 1’economie et
inventaient des recettes. Aussi leurs
douceurs etaieni-elles des gateaux sans
farmę, des cremes au lichen, etc. Chaque
nouvelle arrivante disait a Mnie Marin :
« Oh ! ęa ne paye pas de minę, mais je
crois que ce sera bon tout de rnćme. »
M. Marin, lui, profitait de ce raout
pour preparer sa a rentree politiąue ».
HK-
Or, la surprise, c’etait Marthe et moi.
» * : . > m
La charitable indiscretion d’un de mes
camarades de chemin de fer, le fils
-■ *
d’un des notab es, me Fapprit. Jugez
de ma stupeur quand je sus que la dis-
traciion des Marin ćtait de se tenir
sousnotre chambre vers la fin de 1'apres-
midi et de surprendre nos caresses.
Sans doute y avaient-ils pris gout,
et voulaient-ils publier leurs plaisirs.
Bicn. entendu, ies Marin, gens respec-
tables. mettaient ce dever£ondaf*e sur
* O Ci
le eompte de la morale, łs voulaient
faire partager leur reyolte par tout ce
LE DIABLE AU CORPS
<35
que )a commune comptait de gens
comme il faut.
Les invitćs etaient en place. Mme Ma¬
rin me savait chez Marthe, et avait
dresse la table sous sa chambre. Elle
piaffait. Elle eut vouIu la canne du
regisseur pour annoncer le spectacle.
Grace a Findiscretion du jeune homme,
qui trahissait pour mystifier sa familie
et par soliclarite d’age, nous gardames
e silence. Je n’avais pas ose dire a
Marthe le motif du pique-nique. Je
pensais au visage decompose de Mme Ma¬
rin, les yeux sur les aiguilles de 1’hor-
loge, et a Timpatience de ses liótes.
Enfin, vers sept heures, les couples se
retirerent bredouilles, traitant tout bas
les Mari n d’imposteurs et le pauvre
M. Marin, £ige de soixante-dix ans,
d*arriviste. Ce futur conseiller vous
promettait monts et merveilles, et n’at-
tendait meme pas d’etre elu pour
manąuer a ses promessos. En ce qui
concernait Mme Marin, ces dames vi-
m
J.E DIABLE AU GORPS
rent dans le raout un moyen avan-
tageux pour elle de se fournir du
dessert. Le mairc, en personnage, avait
paru juste quelques minutes ; ces quel-
ques minutes et les huit lilres de lait
firent* chuchoter qu ł il etait du dernier
bien avec la filie des Marin, institutrice
a Tecole. Le mariage de Mile Marin
avait jadis fait seandale, paraissant peu
digńe d ł une institutrice, car elle avait
epouse un sergent de ville.
Je poussai la malice jusqu’a leur
faire entendre ce qu 5 ils eussent sou-
H
liaite faire entendre aux autres. Marthe
s’etonna de cette tardive ardeur. Ne
pouvant plus y tenir, et au risque de
la chagriner, je Iui dis quel etait le but du
raout. Nous en rimes ensemble auxlarmes.
Mme Marin, peut-etre indulgente si
j’eusse servi ses plans, ne nous pardonna
pas son desastre. II lui donna de la
haine. Mais e le ne pouvait rassouvir.
ne disposant plus de moyens, et n’osaut
user de lettres anonymes.
Nous etions au mois de mai. Je ren*
contrais moins Marthe chez elle et n’v
couchais que si je pouvais inventer
chez rnoi un mensonge pour y rester
le matin. Je ł’invenlais une ou deux
fois la semaine. La pcrpetuel e reussite
de mon mensonge nie surprenait. En
realite mon p£re ne me croyait pas. Avec
une folie indulgence il fermait les yeux,
a la seule condition que ni mes freres, ni
les domestiques‘, ne Tapprissent. II me
sufflsait donc dedireque jepartais k cinq
heures du matin, rommc le jour de ma
promenadę a la foret de Senart. Mais
ma mero ne preparait plus de panier.
438
LE DIABLE AU CORPS
Mon pcre supportait tout, puis, sans
transilion, se cabrant. me reprochait
ma paresse. Ces scenes sc dechainaient
et se calmaient vite, comme les vagues.
Rien n’absorbe plus que Famom*.
Oa n’est pas paresseux, parce que, etant
amoureux, on paresse. L’amour sent
confusement que son seul derivatif reel
est le travail. Au.ssi le considere-t-il
comme un rival. Et il n’en supporte
aueun. Mais 1’amour est paresse bien-
faisante, comme la molle pluie qui fe-
conde.
Si ia jeunesse est niaise, c’est faute
d*avoir ete paresseuse. Ce qui infirmę
nos syslemes d’education, c’est qu’ils
s’adressent aux mediocres, a cause du
*
nombre. Pouc un esprit en marche, la
paresse n’existe pas. Je n’ai jamais
plus appris que dans ces longues jour-
nees qui, pour un temoin, eussent
semble vides, et ou j’observais mon
cceur novice comme un parvenu ob-
serve ses gestes a table.
LK DUBLE AU CORPS
139
Ouand je ne couchais pas chez Marthe,
c’est-a-dire presque tous les jours, nous
nous promenions apres diner, la long
de la Marne, jusqu’a onzn heures. Je
detachais le canot de mon pere. Marthe
ramait; moi, etendu, j’appuyais ma
tete sur ses genoux. Je la genais.
Soudain un coup de ramę, me cognant,
me rappelait que cette promenadę ne
durerait pas toute la vie.
L*amour veut faire partager sa bea-
titude, Ainsi, une maitresse de naturę
assez froide devient caressante, nous
embrasse dans le cou, invente mille
agaceries, &i nous sommes en train
d^crire une lettre. Je ii’avais jamais
tel desir d r embrasser Marthe que lors-
qu’un travail la distrayait de moi ;
jamais tant cnvie de toucher a ses
cheveux, de la decoifler, que quand
elle se coiffait. Dans le canot je me
precipitais sur elle, la jonehant de bai-
sers, pour qu 1 elle lachat ses rames, et
que le canot derivat, prisonnier des
i 40 LE DIABLE AU COHPB
■
herbes, des nenufars blancs et jaunes.
Elle y reconnaissait les signes d’une pas-
sion incapablc de se contenir, a ors
que me poussait surtout la manie de
deranger, si forte. Puis nous amarrions
le canot derriere de hautes touiics.
La crainte d’etre visibles oc de chavirer,
me rendait nos ebats mille fois plus
voluptueux.
Aussi ne me plaignais-je point de
rhostilite des proprietaires qui rendait
ma presence chez, Marthe tres diflicile.
Ma soi-disant idee fixe de la posseder
comme ne Favait pu posseder Jacques,
d'embrasser un eoin de sa peau apres
lui avoir fait jurer que jamais d ł autres
levres que les miennes ne s’y etaient
inises, n’etail que du libertinage. Me
ravouais-je ? Tout amour comporte sa
jeunesse, son age mur, sa vieillesse.
*
Etais-je a ce dernier stade oti deja
l’amour ne me satisfaisait plus sans
certaines recherches. Car si ma volupte
s’appuyait sur 1’liabitude, elle s’avivait
LE DUBLE AU CORPS
iii
de ces mille riens, de ces legeres cor-
rections infligees a 1’habitude. Ainsi,
n’est-ce pas d’abord dans Taugmenta-
tion des doses, qui vite deviendraient
mortelles, qu’un intoxique trouve ’ex-
tase, mais dans le rythme qu ! il inventc-,
soit en changeant ses heures, soit en
usant de supercheries pour derouter
Torganisme.
J’ahnais tant cette rive gauehe de
la Marne, que je frequentais Tautre, si
diflerente, afin de pouvoir contempler
celle que j’almais. La rive droite cst
moins molle, consacree aux maraichcrs,
aux cu!tivateurs, alors qucla mienneTest
aux oisifs. Nous attachions le canot a un
arbre, allions nous etendre au milieu
du ble. Le champ, sous la brise du soir,
frissonnait. Notre ćgoisme, dans sa ca-
chette, oubliait le prejudice, sacrifiant
le ble au confort de notre amour, coinme
4 ■
nous y sacrifiions Jacques*
Un parfum de prcmsoire excitait mes
sens. D’avoir go u te a des jołes plus bru-
tales, plus ressemblantes a celles qu’on
eprouve sans amour avee la premiere
venue, affadissait les autres.
J’appreciais deja le sommeil chaste,
librę, le bien-śtre de se sentir seul dans
un lit aux draps frais. J’alleguais des
raisons de prudence pour ne plus passer
de nuits chez Marthe. Elle admirait ma
i- ł — ta _ %
#
force de caractere. Je redoutais aussi
Tagacement que donnę une certaine
voix angellque des femmes qui s ł eveillent
et qui, comćdiennes de race, semblent
chaque matin sortir de Tau-dela.
LE DIABLE AB CORPS
143
Je me rcprochais mes criticues, mes
feintes, passant des journees a me de-
mander si j’aimais Marllie plus ou
moins que naguere. Mon amour sophls-
tiąuait tout. De nieme que je tradui-
sais faussement les phrases de Marthe,
croyant leur donner un sens plus pro-
fond, j’interpretais ses silences. Ai-je
toujours eu tort ; un certain choc, qui
ne se peut decrire, nous prevenant que
nous avons touche justc. Mes jouis-
sances, mes angoisses etaient plus fortes*
Couche aupres. d’elle, l*envie qui me
prenait, d'une seconde a 1’autre, d’etre
couehe seul, chez mes parents, me fai-
sait augurer Tinsupportable d*une vie
commune. D’aulre part, je ne pouva5s
imaginer de vivre sans Marthe. Je com*
menęais a connaitre le chatiment de
radultere.
J’en youlais a Marthe d*avoir, avant
notre amour, consenti a meubler la
ma i son de Jacques a ma guise. Ces
meubles me deyinrent odieux, que je
LE DIABLE AU CORPS
144
n’avais pas choisis pour mon plaisir
mais afm de deplaire a Jacques. Je
m’en fatiguais, sans exeuses. Je regret-
tais de n’avoir pas laisse Marthc Ies
choisir seule. Sans doute m’eusseut-ils
d’abord deplu, mais quel charme, en-
suite, de m’y habituer, par amour
pour elle. J’etais ja!oux que Ie benefice
de cette habitude revint a Jacques.
Marthe me regardait avec de grands
yeux naifs lorsque je lui disais amere-
ment: « J’espere que, quand nous vi-
vrons ensemble, nous ne garderons pas
4
ces meubles. » Elle respectait tout ce
que je disais. Croyant que j’avais oublie
que ces meub es venaient de moi, elle
n’osait me le rappeler. Elle se lamentait
interieurement de ma mauvaise me¬
ra o ire.
%
Dans les premlers jours de juin,
Marthe reęut une lettre de Jacques
ou enfin il ne Tentretenait pas que
de son amour. II etait malade. On l ł eva-
cuait a rhópital de Bourges. Je ne
me rejouissais pas de le savoir ma¬
lade, mais qu’il eut quelque chose a
dire me soulageait. Passant par J...,
le lendemain ou le surlendcmain, il
Sł 'Ppliait Marthe qu’elle guettńt son
train sur le quai de la gare. Marthe me
tnontra cette lettre. Elle attendait un
ordre.
L*amour lui donnait une naturę d*es-
clave. Aussi, en face <Tune telle servi-
10
146 LE DIABLE AU COJIPS
tude prćambularre, avais-je du mai a
ordonner ou defendre. Sclon moi, mon
silence voulait dire que je consentais.
Pouvais-ie Pempecher d’apercevoir son
mari pendant quelques secondcs? Elle
garda le mćmc silence. Donc, par une
espece de convention tacite, je n*allai
pas chez elle le lendemain.
Le surlendemain matin, un commis-
sionnaire m’apporla chez mes parents
un mot qu’il ne devait remettre qu’a
moi. II etait de Marthe. Elle m’atten-
dait au bord de l’eau. Elle me snppliait
de venir, si j’avais encore de Tamour
pour elle.
Je courus jusqu’au banc sur lequel
Marthe m ł attendait. Son bonjour, si
peu en rapport avee le style de son billet,
me glaęa. Je erus son coeur change.
Simplement, Marthe avait pris mon
silence de ravant*veille pour un silence
hostile. Elle n’avait pas imagine la
moindre convention tacite. A des heures
d’angois$e succedait le grief de me voir
#
■
LE DIABLE AU COUPS {47
4
# m
en vie puisque aeule la mort eflt du
m empecher de venir hier. Ma stupeur
ne pouvait se feindre. Je lui expliquai
ma rćserve, mon respeet pour ses de-
voirs envers Jacques malade. E le me
crut a derni. J’etais irrite. Je faillis
# *
lui dire : « Pour une fois que je ne mens
pas..* » Nous pleurames.
Mais ces confuses parties d’echecs
*
sont interminables, ćpuisantes,si un des
deux n’y met bon ordre. En somme
lattitude de Marthe envers Jacques
m’etait flalteuse. Je Tembrassai, la
beręai. « Lesilence, dis-je, nenous reussit
*
pas. » Nous nous promimes de ne rien
v *
nous celer de nos pensees sccretes, moi
la plaignant un peu de croire que c’est
chose possible.
A J.„, Jacques avait cherehe des
yeux Marthe, puis le train passant de-
v ant leur maison, il avait vu les vo-
lets ouverts. Sa lettre la suppliait de
le rassurer. II lui demandait de venir a
Bomges. «II faut que tu partes dis-je,
ŁE DIaBLE AU CORPS
de faęon que cette simple pbrase ne
senlit pas le reproche.
— J’irai, dit-elle, si tu m ł accom-
pagnes.
Cetait pousser trop loin 1 "inconscience.
Mais ce qu’exprimaient d’amour ses
paroles, ses actes les plus choquants,
me eonduisait vite de la colere a la gra-
titude. Je me cabrai. Je me calmai.
Je lui parlai doucement, emu par sa
naivete. Je la traitais comme uu enfant
qui demande la lunę.
Je lui representai combien i etait
immoral qu’elle se fit accompagner par
moi. Que ma reponse ne fut pas ora-
geuse, comme cello d ł un amant outroge,
sa portee s’en accrut. Pour la premiere
fois, elle m’entendait prononcer le mot
de « morale Ce mot vint a merveille,
car, si peu mechante, elle devait bien
connaitre des crises de doute, comme
moi, sur la moralite de notre amour.
Sans ce mot, elle eut pu me croire
amoral, ćtant fort bourgeoise, malgre
LE DIABLE AU CORPS
149
sa revolte contrę les excellents prejuges
bourgeois. Mais au contraire puisque,
pour la premiere fois, je* la mettais en
gardę, c’etait une prcuve que jusqu’alors
je considerais que nous n’avions rien
fait de mai.
Marthe regrettait cet espece de voyage
de noces scabreux, Elle comprenait,
maintenant, ce qu’il avait cTimpossible.
— Du rrioins, dit-elle, permets-moi de
ne pas y aller.
Ce mot dc a morale » prononce a
la legere m*instituait son directeur de
conscience. J’eu usai comme ces des-
potes qui se grisent d ł un pouvoir nou-
veau. La puissance ne se montre que
si Ton en use avec injustice. Je repondis
donc que je ne voyais aucun crime k
ce qu’elie n’allnt pas a Bourges. Je lui
trouvai des molifs qui la persuaderent :
fatigue du voyage, proche convales-
cence de Jacques. Ces niotifs Finno-
centaient, sinon aux y r eux de Jacques,
du moins vis-a-vis de sa bellc-famille.
150
*
ŁE DIABLE AU CORPS
A force cTorienter Marlhe dans un
sens qui me convenait, je la faęonnais
peu a peu a mon image. C’e$t de quoi
je m’accusais, et de detruiresciemmerit
notre bonheur. Qu*elle me ressemblat,
et que ce fut mon oeuvre, me ravissait
et me faehait. J’y voyais une raisorx de
notre entente. J’y discernais aussi la
w ■m
cause de desastres futurs. En effet je
lui avais peu a peu communique mon
■
ineertitude, qui le jour des decisions
Tempecherait d’en prendre aucune. Je
la sentais comme moi les mains molles,
esperant que la mer epargnerait le
chateau de sable, tandis que les autres
m m
enfants s*empressent de batir plus loin.
II arrive que cette ressemblance mo¬
rale deborde sur le physique. Regard,
demarche : plusieurs fois, des etrangers
nous prirent pour frere et soeur. C’est
qu’il existe en nous des germes de res¬
semblance que developpe Tamour. Un
4 *
geste, une inflexion de voix, lot ou tard,
trahissent les amanta les plus prudents.
LE DIABLE AU COHTS
151
II faut admettre que si le coeur a ses
raisons que la raison ne connait pas,
cVst que celle-ci est moins raisonnable
que notre cocur. Sans doute, sommes-
nous tous des Narcisse, aimant et detes-
tant leur image, mais a qui toute autre
est indifferente. C’est cet instinct de
# * .
ressemblance qui nous m&ne dans la
vie, nous criant « halte ! » devant un
paysage, une fcmme, un poeme. Nous
pouvons en admirer d’autres, sans res-
Hk »
sentir ce choc. L’instinct de rcssem-
« ■>
blance est la seule ligne de conduite
■° ■ *
. qui ne soit pas artificielle. Mais dans la
societe, seuls les esprits grossiers sem-
bleront ne point pecher contrę la mo¬
rale, poursuivant toujours le meme
type. Ainsi certains hommes s’achar-
nent sur les « blondes », ignorant que
souvent les ressemblances les plus
profondes sont les plus secretes*
Marthe depuis quclque$ jours sem-
blait dislraite, sans tristesse. Distraite,
avec tristesse, j’aurais pu m’expliquer
sa preoccupation par Tapproche du
ąuinze juiłlet, dale a laquelle ii lui fau-
drait rejoindre la familie de Jacques, et
Jacques en eonvalescence, sur une plagę
dc la Manche, A son tour, Marthe se
taisait, sursautant au bruit de ma voix.
3 Ile supportait 1’insupportable : vi-
sites de familie, avanies, sous-entendus
aigres de sa mere, bonhommes de son
pere, qui lui supposait un amant, sans
y croire.
Pourquoi supportait-elle tout ? Etait-
LE DIABLE AU CORPS
■
ce la sui.te de mes Icęons lui reprochant
d ł attacher trop d’importance auxchoses,
de s’afrecter des moindres. Elle parais-
sait plus heureuse, mais d’un bonheur
singulier, dont elle ressentait de la
gene, et qui m’etait desagreable, puisąue
je ne le partageais pas. Moi qui trouvais
enfantin que Marthe decouvrit dans
mon mutisme une preuve d’indifTerence,
a mon tour je Taccusais de ne plus
m*aimer, parce qu ł elle se taisait.
Marthe n’osait pas m’apprendrequ’ elle
etait enceinte.
J^eusse vou u paraitre heureux de
cette nouvelle. Mais d’abord elle me
stupefia. N’ayant jamais pense que je
pouvais devenir responsable de quoi
que ce fflt, je 1’etais du pire. J*enra-
geais aussi de n'etre pas assez homme
pour trouver la chose simple. Marthe
n*avait parie que contrainte. Elle trem-
blait que cet instant qui devait nous
rapprocher nous separat. Je mimai si bien
rallegresse que ses craintes se dissipe-
rent. Elle gardait les traces profondes de
la morale bourgeoise, et cet enfant signi-
fiait pour elle que Dieu recompensait no-
tre amour, qu’il ne punissait aucun crime.
LE DIABLE AU COBPS {55
m
Alors que Marthe trouvait mainte-
nant dans sa grosscsse une raison pour
que je ne la quittasse jamais, cette
grossesse me consterna. A notre age,
il me semblait impossible, injuste, que
nous eussions un enfnnt qui entrave-
rait notre jeunesse. Pour la premiere
fois, je me rendais a des craintes d’ordre
materiel : nous serions abandonnes de
nos familles.
Aimant deja cet enfant, c’est par
amour que je le repoussais. Je ne me
vou!ais pas responsable de son exis-
tence dramatique. J’eusse ćtemoi-mśroe
incapable de la vivre.
L J instinct est notre guide; un guide
qui nous conduit 4 notre perte. Hier,
Martbe redouLait que sa grossesse nous
eloignat Fun de Fautre. Aujourd’hui,
qu*elle ne m*avait jamais tant aime,
elle croyait que mon amour grandissait
comme le sień. Moi, hier, repoussant
cet enfant, je commenęai aujourd ł hui
4 1’aimer et j’ótais de Famour a Marthe,
LE DIABLE AD CORPS
156
de mSme gu*nu debut de notre liaieon
mon coeur lui donnait ce qu’il relirait
aux autres.
Maintenant, posant ma bouche sur
le ventre de Marthe, ce n’etait plus
elle que j’embrassais, c’etait mon en-
fant. Helas! Marthe n’etait plus ma
maitresse, mais une mśre.
Je n’a-gissais plus jamais eomme si
nous etions seuls. II y avait toujours
un temoin pres dc nous, a qui nous de-
vions rendre compte de nos actes. Je
pardonnais mai ce brusque changement
dont je rendais Marthe seule responsable,
et pourtant je scntais que e lui aurais
moins encore pardonne si elle m’avait
menti. A certaines secondes je croyais
que Marthe mentait pour faire durer
un peu plus notre arnour, mais que son
fils n’etait pas le mień.
Comme un malade qui recherche le
calme, je ne savais de qucl cole me
tourner. Je scntais ne plus aimer la
mćme Marthe et que mon fils ne serait
LE DIABLE AU CORPS
157
heureux qu’a la condition de se croire
edui de Jacques. Certes ce subtcrfuge
me conslernait. II faudrait renoncer a
Marlhe. D’autre part, j ł avais bcati me
trouver un homme, le fait uctuel etait
trop grave pour que je me rengorgeasse
jusqu’a croire possible une aussi folie
(je pensais : une aussi sagę) existence.
Car enfin Jacques reviendrait.- Aprcs
m
cctte periode extraordinaire il retrou-
verait, comme tant d’autres soldats
trompćs a cause des circonstances
exeeptionnelles, une epouse triste, do-
cile, dont rierine decelerait Tinconduite.
Mais cet enfant ne pouvait s’expliquer
pour son mari que si elle supportait
son contact aux vacances. Ma lachete
1’en supplia.
De toutes nos se&nes, ee*Ile-ci ne fut
ni la moins etrange ni la moins peniblc.
Je m’etonnai du reste de rencontrer si
fi #-
peu de lutte. J’en eus rexp!icalion
plus tard. Marthe n’osait m’avouęr
LE DIABLE AU CORPS
153
une victoire de . Jaeques a sa derniere
permission et coinptait, feignant de
nFobeir, se refuser au contraire a lui,
a Granville, sous pretexte des malaises
de son etat. Tout cet echafaudage se
compliąuait de dates dont la fausse
comcidenee, lors de Faccouchement, ne
laisserait de doutes a personne. « Bah !
me disais-je, nous avons du temps de*
vant nous. Les parents de Marthe re*
douleront le scandale. 11$ Femmene-
ront a la campagne et retarderont la
nouvelle. »
La datę du depart de Marthe ap-
prochait. Je ne pouvais que beneficier
de cette absence. Ce serait un essai.
J’esperais me guerir de Mart ha. Si je
n y parvenais pas, si mon amour etait
trop vert pour se detacher de lui-meme,
je sayais bien que je retrouverais Marthe
aussi Gdele.
Ellc partit le douze juillet, a sept
LE DIABLE AD COnPS
ISO
heures du matin. Je restai a J... Ia
nuit precedente, En y aliant, je me
promettais de ne pas fermer Toeil de
la nuit. Je ferais une telle provi-
sion de caresses, que je n’aurais plus
besoin de Marthe pour le reste de mes
jours.
Un quart d’heure apres m’etre couche,
je m’endorniis.
En generał, la presence de Marthe
troublait mon sommeil. Pour la pre¬
mierę fois, a cote d’elle, je dormis aussi
bien que si j’eusse ete seuL
A mon rćveil, elle ćtait deja debout.
Elle n’avait pas ose mc reveiller. II ne
me restait plus qu*une demi-heure
avant le train. J’enrageais d*avoir
laisse perdre par le sommeil les dernieres
heures que nous avions a passer en¬
semble. Elle pleurait aussi de purtir.
Pourtant j’eusse voulu employer les
dernieres zninutes a autre cliose qu’a
berire nos larmes.
Marthe me laissait sa elef, me deman-
*
LE DIABLE AU CORPS I6i
dant de venir, de Denser a nous, et de
lui ecrire sur sa table.
Je m’etais jurę de ne pas Faccompa-
gner jusqu ł a Paris. Mais je ne pouvais
vaincre mon desir de ses levres et,
corame je souhaitais lachement Fajmer
nioins, je mettais ce desir sur ie compte
du depart, de cette « derniere fois » si faus-
se, puisąue je sentais bien qu’il n’y aurait
de derniere fois sans qu’elle le vou!ut.
A la gare Montparnasse, oti elle de-
u,
v ait rejoindre ses beaux-parents, je
Fembrassai sans retenue. Je cherchais
encore mon excuse dans le fait que,
sa belle-familie surgissant, il se pro-
duirait enfin un dramę decisif.
Hevenu a F..., accoutume a n’y
v ivre qu ł en attendant de me rendre
chez Marthe, je tachai de me distraire,
Je bechai le jardin, j’essayai de lirę,
jouai a cache-caclie avec mes sceurs,
Ce qui ne m’etait pas arrive depuis
m
Cl nq ans. Le soir, pour ne pas eveiller
u
LE DUBLE AU CORPS
m
de soupęons, il fallut que faliasse me
promener. D’habitude, jusqu*a la Marne,
la route m*etait legere. Ce soir-la, je me
trainai, les cailIoux me tordant le picd *
et precipitant mes battements de cceur.
Htendu dans la barque, je souhaitai la
mort, pour la premiere fois. Mais aussi
incapable de mourir que de vivre, je
comptais sur un assassin charitable. Je
regrettais qu s on ne put mourir d’ennui,
*
ni de peine. Peu a peu ma tete se vidait,
avec un bruit de baignoire. Une der-
niSre suocion, plus longue, la t£te est
vide. Je m’endormis.
Le froid d’une aube de juillet me
reveiila. Je rentrai, transi, chez nous.
La maison etait grandę ouverte. Dans
Fantichambrę mon pere me reęut avec
durete. Ma mfere avait ete un peu ma-
ladę : on avait envoye la femme de
chambre me reveiller pour que j’allasse
cbercher le docteur. Mon absenee etait
donc officielle.
le a up por tai la sc£ne en admirant
LK DIABLE AU CO UPS
463
la dćlicatesse instinctive du bon juge
qui, entre mille actions d’aspect bla-
mable, choisit la seule innocenle pour
permettre au crimincl de se justifier.
Je ne me justiliai d ł ailleurs pas, c’etait
trop difticile. Je laissai'croire a mon
pere que je rentrais de J... et lorsqu’il
m’interdit de sortir apres le diner, jc
le remerciai a part moi d’etre encore
mon complioe et de me fournir une ex-
cuse pour ne plus trainer seul dehors.
J’attendais le facteur. Cetait ma
vie* J’etais incapablc du moindre effort
pour oublier.
Marthe m*avait donnę un coupe-
papier, exigeant que je ne m’en ser-
visse que pour ouvrir ses lettres. Pou-
vais-je m’en servir ? J’avais trop de
Łatę. Je dechirais les enveloppes.
Chaque fois, honteux, je me promet-
tais de garder la lettre un quart d*heure,
intacte. J*esperais, par cette methode,
pouvoir & la longue reprendre de l*em-
164
LE DIABLE AU COHPS
pire sur moi-meme, garder lcs lettres
iermćes dans ma poche. Je remettais
toujours ce regime au lendemain.
Un jour, impatiente par ma faiblesse,
et dans un móuvement de ragę, je de-
chirai une lettre sans la lirę. Des que
les morceaux de papier eurent jonche
le jardin, je me precipitai, a ąuatre
pattes. La lettre eontenait une pho-
tographie de Marthe. Moi si supersti-
tieux et qui interpretais les faits les
plus minces dans un sens tragique,
j*avais decliire ce visage. J’y vis un
avertissement du ciel. Mes transes ne
se ealmerent qu’apres avoir passe
quatre heures a recoller la lettre et le
portrait. Jamais je n 5 avais fourni un
tel effort. La crainte qu’il arrivat
malheur a Marthe me soutint pendant
ce travail absurde qui me brouillait
les yeux et les nerfs.
Un specialiste avait recommande les
bains de mer a Marthe. Taut en m ł ac-
LE DUBLE AU CORPS
165
cusant de mechancete, je les lui de-
fendis, ne voulant pas que d’autres que
moi pussent voir son corps.
Du reste, puisque de toute maniere
Marthe devait passer un mois a Gran-
ville, je me felicitais de la presence de
Jacąues. Je me rappelais sa photo-
graphie en blanc que Marthe m’avait.
montree le our des meubles. Rien ne
me faisait plus peur que les jeunes
hommes, sur la plagę. D’avanee je les
jugeais plus beaux, plus forts, plus
elegants que moi.
Son mari la protegerait contrę eux.
A certaines minutes de tendresse,
■■
comme un ivrogne qui embrasse tout
le monde, je reyassaisd^crire a Jacques,
de lui avouer que j’etais Tamant de
Marthe, et, m^autorisant de ce titre, de
la lui recommander. Parfois j’enviais
Marthe, adoree par Jacques et par moi.
Ne devions-nous pas chercher ensemble
a faire son bonheur ? Dans ces crises
ie me sentais amant complaisant.
LK DUUŁK AU COHPS
166
J’eusse voulu connaitre Jacques, lui
expliquer les choses, et pourquoi nous
ne devions pas Stre jaloux l ł un de
1’autre. Puis iout a coup la halne rcdres-
sait ceł.te pente doucc.
Dans chacjue lettre Marthe me de-
mandait d’aller chez elle* Son insistance
me rappelait celle d’une de mes tantes
fort devote, me reprocliant de ne jamais
aller sur la tombe de ma grand’mere.
Je n’ai pas Pinstinct du pfelerinage. Ces
devoirs ennuyeux localisent la mort,
i amour.
Ne peut-on penser a une morte, ou
a sa maitresse absente, ailleurs qu’en un
cimetiere, ou dans certaine chambre.
Je n'essayais pas de l’expliquer a Marthe
et Iui racontais que je me rendais chez
el!e; de menie, a nia tante, que j’etais
alle au cimetiere* Pourtant je devai$
468
LE DIABLE AU CORPS
aller chez Marthe; mais da^is de sin-
gulieres circonstances.
Je rencontrai un jour sur le reseau
cette jeune filie suedoise a laquelle ses
correspondants defendaient de revoir
Marthe* Mon isolement me fit prendre
gofit aux enfahtillages de cette petite
personne. Je lui proposai de venir gou-
ter a J..., en cachette, le lendemain. Je
lui cachai 1’absence de Marthe, pour
qu’elle ne s’effarouchat pas, et ajoutai
rneme combi en elle serait heureuse de
la ręvoir. J’affirme que j e ne savais a u
juste ce que je comptais faire. J’agissais
comme ces enfants qui, liant connais-
sance, cherchent a s*etonner entre eux.
Je ne resistais pas a voir surprise ou
colere sur la figurę d’ange de Svea,
quand je serais tenu de lui apprendre
rabsence de Marthe.
Oui, c’etait sans doute ce plaisir
pueril d’etonner, parce que je ne trou-
vais rien a lui dire de surprenant, tandis
qu’el e beneficiait d’une sorte dVxo-
LE DIABLE AU CORPS
m
tisme et me surprenait a chaque phrase.
Rieu de plus delicieux que cette sou-
daine intimite entre persormes qui se
comprennent mai. Elle portait au cou
une petite croix d’or, emaillee de bleu,
qui pendait sur une robę assez Iaide
X-
que je reinventais a mon godt. Une
veritable poupee vivante. Je sentais
ł ■- B ■
croitre mon desir de renouve!er ce
tete a tete ailleurs qu’en un wagon.
Ce qui gatait un peu son air de eou-
ventine, c’etait Fallure d’une eleve de
- \
Fecole Pigier, ou d j ailleurs elle etudiait
une heure par jour, sans grand profit,
le franęais et la machinę a ecrire. Elle
me montra ses devoirs dactylographies.
Chaque lettre etait une faute, corrigee
en marge par le professeur. Elle sortit
d’un sac a main affreux, evidemment
■ * * * \
son oeuvre, un etui a cigarettes orne
d’une couronne comtale. Elle m’of-
frit une cigarette. Elle ne fumait pas,
mais portait toujours cet etui, parce
que ses amies fumaient. Elle me par-
170
LE DIABLE AU COHPS
lait de coutumes suedoises que je fei-
gnais de connaitre: nuit de la Saint-
Jean, confitures d<? myrtilles. Ensuite
eJ e tira de son sac une photographie
de sa sceur jumelle, envoyee de Suede
la veille : a cheval, toute nue, avec sur
la tete un chapeau haut de formę de
leur grand-pere. Je devins eearlate. Sa
soeur lui ressemblait tellement que je
la soupęonnais de rirę de moi, et de
montrer sa propre image. Je me mor-
dais les levres, pour calmer leur envie
d’embrasser cette espi&gle naive. Je
dus avoir une expression bien bestiale
car je la vis peureuse, cherchant des
yeux le signal d’alarme.
elendemain elle arriva chez Marthe a
quatreheures. Je lui dis que Marthe etait
a Parłs mais rentrerait vitc. J’ajoutai :
Elle m’a defendu de vous laisser partir
avant son retour. Je comptais ne luj
avouer mon stratageme que trop tard.
łlcureusement elle etait gourinande.
LX DIABLE AU CORPS
171
Ma gourmandise h moi prenait une
lonne inedite. Je n’avais aucune faim
pour la tarte, la glace a la framboise,
mais soubaitais ćtre tarte et glace
dont elle approchat sa bouche. Jo fai-
sais avee la mienne des grimaces invo*
lontaires.
Ce n*est pas par vice que je convoitais
Svea, mais par gourmandise. Ses joues
n^eussent suffi, a delaut de ses l£vres.
Je parła i s en prononęant chaque
syllabe pour qu’elle comprit bicn.
Excite par cette amusante dinette, je
m’enervais, moi toujours silencieux, de
ne pouvoir parier vite. J’eprouvais un
besoin de bavardage, de confidences
enfantines. J’approchais mon oreille de
sa bouche. Je buvais ses petites paroles.
Je Tavais contraintc a prendre une
liaueur. Apres, j ł eus pitie ci’elle comme
d*un oiseau qu’on grise.
J’esperais que sa griserie servirait
mes desseins, car peu nJimporiait
qu’clle me donnat ses levres de bon cceur
m
LE DIABLE AU CORPS
ou non. Je pensai a Tinconvenance de
* .
cette seene chez Marthe, mais, me
repetai-je, en somme je ne retire rien
a notre amour. Je desirais Svea comme
un fruit, ce dont une maitresse ne peut
etre jalouse.
Je tenais sa main dans mes mains
qui m^apparurerit pataudes. J’aurais
voulu la deshabiller, la bercer. Elle
s’etendit sur le divan. Je me levai, me
* * *
penchai a 1’endroit ou commenęaient
ses cheveux, duvet encore. Je ne con-
cluais pas de son silence que mes baisers
lui fissent plaisir ; mais incapable de
s^ndigner, elle ne trouvait aucune
faęon polic de me repousser en franęais.
Je mordillais ses joues, m’attendant a
ce qu’un jus sucre jaillisse, comme des
peches.
Enfin j*embrassai sa bouche, Elle
subissait mes caresses, patiente vic-
time, fermant cette bouche et les yeux.
Son seul geste de relus consistait a
remuer faiblement la tete de droite
LE DIABLE AU C0HP9
173
a gauche, et de gauche a droite. Je ne
me meprenais pas, mais ma bouche y
trouvait Tillusion d’une reponse. Je
restais aupres d’elle comme je n’avais
jamais ete aupres de Marthe. Cette
resistance qui n’en etait pas une flat-
tait mon audace et ma paresse. J 5 etais
assez naif pour croire qu’il en irait de
menie ensuite et que je beneficierais
d’un viol facile.
Je n’avais jamais deshabille de
femmes ; j ł avais plutót ete deshabille
par elles. Aussi je m’y pris maladroite-
ment, commenęant par óter ses sou-
liers et ses bas. Je baisais ses pieds et
ses jambes. Mais quand je voulus de-
grafer son corsage, Svea se debattit
comme un petit diable qui ne veut pas
aller se coucher et qu’on devet de force.
Elle me rouait de coups de pied. J’at-
trapais ses pieds au vol, je les empri-
sonnais, les baisais. Enfin la satiete
arriva, comme la gourmandise s’arrete
apres vrop de creme et de friandises.
174 LE DIABLE AU COftPS
II faJIut bien que je lui apprisse ma
supercherie, et que Marthe etoit en
voyage. Je lui fis promettre, si elle
rcncontrait Marthe, de ne jamais lui
m
raconter notre entrcvue. Je ne lui
avouai pas que j’etais son arnant, mais
le lui laissai entendre. Le plaisir du
mystere lui fifc repondre « a demain »
quand, rassasie d’elle, je lui demandai
par poli-tesse si nous nous reverrion? un
jour.
Je ne retournai pas chez Marthe. Et
peut-etre Svea ne vint-elle pas son ner
a la porte clo&e. Je sentais combien
blarnable pour la morale courante etait
ma conduite. Car sans doute sont-ce
les circonstanees qui m’avaient fait
paraitre Svea si precieuse. Ailleurs que
dans la chambre de Marthe, Teusse-je
desiree ?
Mais je n’avais pas de remords.
Et ce n’est pas en pensant a Marthe
LK DIABLF. A0 GORPS
175
X *
que je dćlaissai la petite Suedoise, mais
parce que j’avais tire d*elle tout le
sucre.
Quelques jours apres, je reęus une
lettre de Marthe. Elle en contenait une
de son proprietaire, ui disant que sa
maison n'etait pas une maison de rendez-
vous, quel usagc je faisais de la clef
de son appartement, o u j’avais emmene
une femme. J’ai une preuve de ta trai-
trise, ajoutait Marthe. Elle ne me re-
verrait jamais, Sans doute souffrirait-
ellc, mais elle preierait souflrir qu ł etre
dupę.
Je savais ces menaces anodines, et
qu*il suffirait d’un mensonge, ou merne
a u besoin de la verite, pour les aneantrr.
Mais ii me vexait que dans une lettre de
rupture, Marthe nc me parlat pas de sui-
oide. Je Taccusai de froideur. Je trouvai
sa lettre indigne d’une explioation. Car
moi, dans une situation anałogue, sans
penser au suicide, j’aurais cru, par eon-
m
LE DUBLE A.U CORPS
venance, en devoir menacer Marthe.
■h
Tracę indelebile de Fage et du college:
je croyais certains mensonges comman*
des par le codę passionnel.
Une besogne neuve, dans mon ap-
prentissage de Famour, se presentait :
nTinnocenter vis-a-vis de Marthe, et
Faccuser d’avoir moins de confiance
en moi qu’en son proprietaire. Je lui
expliquai conibien habile etait cette
manceuvre de la coterie Marin. En eflet,
Svea etait venue la voir un jour ou
j ? ecrivais chez elle, et si j’avais ouvert
c’est parce que, ayant aperęu la jeune
filie par la fenetre, et sachant qu’on
Feloignait de Marthe, je ne voulais pas
lui laisser croire que Marthe lui tenait
rigueur de cette penible separation.
Sans doute, venait-elle en cachette et
au prix de difficultes sans nombre.
A insi pouvais-je annoncer a Marthe
que le coeur de Svea lui demeurait in-
tact. Et je terminais en exprimant le
reconfort d’avoir pu parler de Marthe,
LE DIABLE AU C0HP9
477
chez elle, avec sa plus intime com-
pagus.
■
Cette alerte me lit maudire Farnour
qui nous force a rendre compte de nos
actes, alors que j’eusse tant aime n’en
jainais rendre compte, a moi pas plus
qu’aux autres.
II faut pourtant, me disais-je, que
Famour offre de grands avantages
pui$que tous les hommes remettent
leur liberte entre ses mains. Je souhai-
tais d’etre vite assez fort pour me passer
d’amour et, ainsi, n’avoir a sacrifier
aucun de mes desirs. J’ignorais que
servitude pour servitude, il vaut encore
mieux etre asservi par son cceur que
l’esclave de ses sens.
Comme Fabeille butine et enrichit la
la ruche, — de tous ses desirs qui le pren-
m
nent dans la rue, un amoureux enrichit
fcon amour. II en fait beneficier sa mai-
tresse. Je n’avais pas encore decouvert
178
LE DIABLE AU CORPS
cette discipline qui donnę aux natures
infideles, la fidelite. Qu ł un homme con-
voite une filie et reporte cette chale u r
sur la femme qu’il aime, son desir plus
A
vif parce qu’insatisfait aissera croire
a cette femme qu’elle n ł a jamais ete
raieux aimee* On la trompe, mais la
morale, selon les gens, est sauve. A de
tels calculs, commence e libertinage.
Qu’on ne condamne donc pas trop vite
certains hommes capables de tromper
leur maitresse au plus tort de leur
amour ; qu’on ne les accuse pas d*etre
frivoles. Ils repugnent a ce subterfuge
et ne songent menie pas a confondre
leur bonheur et leurs plaisirs.
Marthe attendait que je me dis-
culpasse. Elle me supplia de lui par-
donner ses reproches. Je le fis, non sans
faęons. Elle ecrivit au proprietaire, le
priant ironiquement d’admettre qu’en
son absence j’ouvrisseaune de ses amies.
Quand Marthe revint aux derniers
jours d’aout, elle n’habita pas J..., mais
la maison de ses parents, qui prolon-
geaient leur villegiature. Ce nouveau de-
cor ou Marthe avait toujours vecu me
servit d’aphrodisiaque. La fatigue sen-
suelle, le desir secret du sommeil soli-
taire, disparurent. Je ne passai aucune
nuit chez mes parents. Je flambais, je
me hatais, comme Jes gens qui doivent
mourir jeunes et qui mettent les bou-
chees doubles. Je voulais profiter de
Marthe avant que 1’abimat sa mater-
nite.
Cette chambre de jeune filie, oh elle
LE DUBLE AU CORPS
480
avait refuse la presence de Jacques,
etait notre chambre. Au-dessus de son
lit etroit, j'aimais que mes yeux la
rencontrassent en premiere commu-
niante. Je Pobligeais a regarder fixe-
ment une autre image d^elle, bebe, pour
que notre enfant lui ressemblat. Je
rodais, ravi ? dans cette maison qui
ravait vu naitre et s’epanouir. Dans
une chambre de debarras, je touchais
son berceau, dont je voulais qu’il servit
encore, et je lui faisais sortir ses bras-
sieres, ses petites culottes, reliques des
Grangier.
Je ne regrettais pas Tappartement
de J..., ou les meubles n ł avaient pas
le charme du plus laid mobilier des
familles. Ils ne pouvaient rien m’ap-
prendre. Au contraire, ici, me parlaient,
de Marthe tous ces meubles auxquel3,
petite, elle avait du se cogner la tete.
Et puis nous vivions seuls. sans con-
seiller municipal, sans proprietaire,
Nous ne nous genions pas plus que des
LE DUBLE AU C0RP9
181
saurages, nous promenant prcsque nus
dans le jardin, veritable ile deserte;
Nous nous couchions sur la pelouse,
nous goutions sous une tonnelle d’aris-
toloche, de chevrefeuil e, devigne vierge.
Bouche a bouche, nous nous disputions
les prune3 que je ramassais, toutes
blessees, tiedes de soleil. Mon pere
n’avait jamais pu obtenir que je m’oc-
cupasse de mon jardin, comme mes
freres, mais je soignais celui de Marthe.
Je ratissais, j’arrachais les mauvaiseś
herbcs. Au soir d’une journee chaude*
je ressentais le meine orgueil d’hommc,
si enivrant, a etancher la soif de la
terre, des fleurs suppliantes, qu’a sa-
tisfaire le desir d’une femme, J’avais
toujours trouve la bonte un peu niaise :
je comprenais toute sa force. Les fleurs
s^panouissant grace a mes soins, les
poules dormant a Tombre aprćs que je
łeur avais jete des graines: que de
bonte ? — Que d'egoisme ! Des fleurs
mortes, des poules maigces eussent mis
m
LE DIABLE AU COHPS
de la tristesse dans notre ile d ł amour. Eau
et graines venant de moi s’adressaient
plus a moi qu’aux fleurs et qu’auxpoules.
Dans ee renouveau du cceur, j’ou-
bliais ou je meprisais mes recentes
decouvertes. Je prenais le libertmage
provcque par le contact avec cette
maison de familie, pour la fin du liber-
tinage* Aussi, cette dernifere semaine
d ł aout et ce mois de septembre furent-
ils ma seule epoque de vrai bonheur.
Je ne trichais, ni ne me blessais, ni ne
blessais Marthe. Je ne voyais plus
d’obstacles. J’envisageais a seize ans im
genre de vie qu’on souhaite a l’age mfir.
Nous vivrions, a la campagne ; nous y
resterions eternellement jeunes,
■ *
w w
Ą
Etendu contrę elle sur la pelouse,
caressant sa figurę avec un brin d’herbe,
j’expliquais lentement, posement, a
Marthe, quelle serait notre vie. Marthe,
depuis son retour, cherchait un appar-
LE DIABLE AU COHPS 183
tement pour nous a Paris. Ses yeux se
mouillerent, quand je lui declarai que
je desirais vivre a la campagne : « Je
n’aurais jamais ose te Foffrir, me dit-
elle. Je croyais que tu t’ennuierais,
seul avec moi, que tu avais besoin de la
ville. » « Comme tu me connais mai »,
repondais-je. J’aurais voulu habiter
pres de Mandres, oń nous etions alles
nous promener un jour, et o u on cultiye
les roses. Depuis, quand par liasard,
ayant dine a Paris avec Marthe, nous
reprenions le dernier train, j’avais res-
pire ces roses. Dans la cour de la gare,
les manoeuvres dechargent d’immenses
caisses qui embaument. J’avais, toute
mon enfance, entendu parler de ce mys-
terieux train des roses qui passe a une
beure ou les enfants dorment.
Marthe disait : « Les roses n’ont
qu’une saison. Apres, ne crains-tu pas
de trouver Mandres laide ? N’est-]1 pas
sagę de choisir un lieu moins beau, mai 3
d*un charme plus egal ? a
m
LB DUBLE AC CORPS
Je me rcconnaissais bicn la, L’eńvie
dc jouir pendant deux mois des roscs
me faisait oublier les dix autres rcois,
et le fait de choisir Mandres m*appor-
talt encore une preuve de la naturę
ephemere de notre amour.
Souvent ne dinant pas a F.;. sous
pretexte de promenades ou d’invita-
tions, je restais avec Marthe.
Une apres-midi jetrouvai aupresd’elle
un jeune homme en uniformę d’aviateur,
C’ćtait son cousin. Marthe, que. je ne
tutoyais pas* se leva et vint m’em-
brasser dans le cou. Son cousin sourit
de ma gene. « Devant Paul, rien a
craindre, mon cheri, dit-elle. Je lui ai
tout raconte^ » J*etais gene mais en*
chante que Marthe eftt avoue a son
cousin qu’elle m’aimait. Ce garęon,
charmant et superficiel, et qui ne son-
geait qu’a ce que son uniforme ne fdt
pas rćglcrnentaire, parut ravi de cet
amour. II y voyait une bonne fabce
LK DUBLE AD GOHPS 185
faite a Jacąues qu’il meprisait pour
n’etre ni aviateur, ni habitue des bars,
Paul evoquait toutes les parties
d’enfance dont ce jardin avait ete le
theatre. Je ąuestionnais, avide de cette
conversation qui me montrait Marthe
sous un jour inattendu. En nieme temps
je ressentais de la tristesse. Car j’etais
trop pres de 1’enfance pour en oublier
les jeux inconnus des parents; soit que
les grandes personnes ne gardent aucune
memoire de ces jeux, soit qu’elles les
envisagent comme un mai ineriluble.
J’etais jaloux du passe de Marthe,
Comme nous racontions a Paul, en
riant, la haine du proprietaire, et le
raout des Marin, il nous proposa, mis
en verve, sa garęonniere de Paris.
Je remarquai que Marthe n*osa pas
lui avouer que nous avions projet de
vivre ensemble. On sentait qu’il encou-
rageait notre amour, en tant que diver-
tissement, mais qu’il hurlerait avec les
lóups le jour d’un scaudale.
186
LK DIABLE AD CORPS
Martheselevait detablc et servait. Les
doiuestiąues avaient suivi Mme Gran-
gier a la campagne, car, toujours par
prudence, Marthe pretendait n’aimer
vivre que comme Robinson. Ses pa-
rents, croyant leur filie romanesąue
et que les romanesques sont pareils aux
fous qu’il ne faut pas contredire, la
laissaient seule.
Nous restames Iongtemps a table,
Paul montait les meilleures bouteilles.
«
Nous etions gais, d’une gaite que nous
regretterions sans doute, car Paul agis-
sait en confident d’un adultere quel-
conque. II raillait Jacques. En me tai-
sant, je risąuai de lui faire sentir son
manque de tact ; je preferai me joindre
au jeu plutót qu’humilier ce cousin
facile.
Lorsąue nous regardames Theure,
le dernier train pour Paris etait passe.
Marthe proposa un lit. Paul accepta.
Je regardai Marthe d’un tel ceil, qu’elle
ajouta : « Bień entendu, mon cheri,
ŁE DIABLE AU CORPS
187
tu restes. » J’eus rillusion d ł etre chez
moi, epoux de Marthe, et de recevoir
un cousin de ma femmej lorsąue, sur le
seuil de notre chambrc, Paul nous dit
bonsoir, embrassant sa cousine sur les
joues le plus naturellement du monde.
A a fln de septembre, je sentis bien
que quitter eette maison c’etait quitter
le bonheu-r. Encore quclques mois de
grace, et il nous faudrait choisir, vivre
dans le mensonge ou dans a veiite,
pas plus a Taise ici que la. Gammę il
m
importait que Marthe ne fut pas aban-
donnee de ses parents, avant la nais-
sance de notre enfant, j’osai eafin m’en-
querir si elle avaitprevenu Mme Gran-
gier de sa grossesse. Elle me dii que
oui, ct qu’elle avait prevenu Jacques.
J etis donc une occaslon de conslater
ąu^lle me meutalt parfuis, car au mois
LI DIABTI AU C0RP8
tet
de mai, apres Ie sśjour de Jacgucs,
elle m’avait jurę qu’ił ne l’avait pas
approchee*
La nuit descendait de plus en plus
tót ; et la fraicheur des soirs empe-
chait nos promenades. II nous etait
difficile de nous voir a J... Pour qu ł un
■
scandale n’eclatat pas, il nous fallait
prendre des precautions de voleurs,
guetter dans la rue 1’absence des Marin
et du proprietaire.
La tristesse de ce mois d ł octobre, de
ces soirees fratches, mais pas assez
froides pour permettre du feu, nous con-
seillait le lit d^s cinq heures, Chez mes
parents, se coucher le jour signifiant :
etre malade, ce lit de cinq heures me
LR Dl A ULE AU CORPS 191
oharmait, Je n ł imaginais pas que
d ł autres y fussent. J’etais seul avec
Marthe, couche, arrete, au milieu d’un
monde actif. Marthe nue, j*osais a
peine la regarder. Suis-je donc mons-
trueux ? Je ressentais des remords
du plus noble emploi de Thomme.
D ł avoir abime la grace de Marthe, de
voir son ventre saillir, je me consi-
derais comme un vandale. Au debut
* <
de notre amour, quand je la mordais,
ne me disait-elle pas : « Marque-moi ? »
Ne T avais-je pas marquee de la pire
faęon ?
Maintenant Marthe ne m’etait pas
seulement la plus aimee, ce qui ne veut
pas dire la mieux aimee des maitresses,
mais elle me tenait lieu de tout. Je ne
pensais nieme pas a mes amis ; je les
redoutais, au contraire, sachant qu*ils
croient nous rendre service en nous dę¬
to urnant de notre route. Ileureusement,
ils jugent nos maitressęs insupportables
et indignes de nous. CTest notre seule
LS DIABLE AU COBPS
m
sauvegarde. Lorsqu’il n’en va plus
ainsi, ellcs risquent de devenir les
leurs.
Mon p&re commenęait a s’effrayer.
Mais ayant toujours pris ma defense
contrę sa sceur et ma mere, il ne voulait
pas avoir Tair de se retracter, et c’est
sans rien leur en dire qu ! il se ralliait a
elles. Avec moi, il se declarait pręt a
tout pour me separer de Marthe. 11
previendrait ses parents, son mari... Le
lendemain, il me laissait librę.
Je devinais ses faiblesses. J ł en pro-
fitais. J’osais repondre. Je 1’accablais
dans le meme sens que ma mere et ma
tante, lui reprochant de mettre trop
tard en ceuvre son autorite. N’avait-il
pas voulu que je connusse Marthe ?
13
194
LE DUBLE AU COBPS
II s’accablait a son tour. Une atmos-
phere tragiąue circulait dans la maison.
Quel exemple pour mes deux freres!
Mon pere prevoyait deja ne rien pou-
voir lear repondre un our, lorsqu’ils
justifieraient leur indiscipline par la
mienne.
*
Jusqu’alors il croyait a une amou-
rette, mais, de ncuveau, ma mere sur-
prit une correspondance. Elle lui porta
triomphalement ces pieces de son
proces, Marthe parlait de notre avenir
n
et de notre en fant !
Ma mere me considerait trop encore
comme un bebe, pour me devoir rai-
sonnablement un petit-fils ou une petite*
filie. II lui apparaissait impossiblc d’etre
grand’mere a son age. Au fond, c’etait
pour elle la meilleure preuve que cet
enfant n’etait pas le mień.
L’honnetete peut rcjoindre les senti-
ments les plus vils. Ma mere, avec sa
profonde honnetete, ne pouvait ad-
mettre qu’une femme trompat son mari.
K 4)
LE DIABLE AD CORPS
i 95
Cet acte lui representait un teł dever-
gondage qu’il ne pouvait s’agir d’amour.
Que je fusse 1’amant de Marthe signi-
fiait pour ma mere qu*elle en avait
d’autres. Mon pere savait combien faux
peut etre un tel raisonnement, mais
1’utilisait pour jeter le trouble dans
mon ame, et diminuer Marthe. II me
laissa entendre que j’etais le seul a
ne pas « savoir ». Je repliquai qu’on la
calomniait de la sorte a cause de son
amour pour moi. Mon pere, qui ne vou-
lait pas que je beneficiasse de ces bruits,
me certifia qu , ils precedaient notre
liaison, et meme son mariage.
-
#
* *-
.■ ■ *
Apres avoir conserve a notre maison
une faęade digne, il perdait toute re-
tenue, et, quand je n’etais pas rentre
depuis plusieurs jours, envoyait la
femme de cliambre chez Marthe, avec
un mot a mon adresse, m s ordonnant
de rentrer d’urgence; sinon il declare-
rait ma fuite a la preiecture de police
196
LE DIABLE AU COnPS
et poursuivrait Mmc L. pour detourne-
ment de mineur.
Marthe sauvegardait les apparences,
prenait un air surpris, disait a la femme
de chambre qu , elle me remettrait l*enve-
loppe a ma premiere visite. Je rentrais
un peu plus tard, maudissant mon age.
II m’enipechait de m’appartenir. Mon
pere n’ouvrait pas la bouche, ni ma
mere. Je fouillais le Codę sans trouver les
articles de loi concernant les mineurs.
Avec une remarquable inconscience, je
ne croyais pas que ma conduite me put
mener en maison de correction. Enfin.
apres avoir epuise vainement le Codę,
j’en revins au Grand Larousse, ou je
relus dix fois Tarticle: « mmeur », sans
i
decouvrir rien qui nous concernat.
Le lendemain, mon pere me laissait
librę encore.
Pour ceux qui rechercheraient les mo-
biles de son etrangc conduite. je les
resume en trois lignes : il me laissait
agpr a ma guise. Puis il en avait honte.
LE DUBLE AU COflPS
497
II menaęait, plus furieux contrę lui
que contrę moi. Ensuite, la honte de
s 5 etre mis en eolere le poussait a lacher
les brides.
Mme Gran gier, elle, avait ete misę
en eveil, a son retour de la campagne,
par les insidieuses questions des yoisins.
Feignant de croire que j’etais un frere
de Jacques, ils lui apprenaient notre vie
commune. Comme, d’autre part, Marthe
ne pouyait se retenir de prononcer mon
nom a propos de rien, de rapporter
quelque chose que j’avais fait o u dit,
sa mere ne resta pas longtemps dans
le doute sur la personnalite du frere de
Jacques.
Elle pardonnait encore, eertaine que
Fenfant, qu ł elle croyait de Jacques,
mettrait un ternie a Tayenture. Elle ne
raconta rien a M. Grangier, par crainte
d ł un eclat. Mais elle mettait cette dis-
cretion sur le compte d’une grandeur
d’ame dont il importait d’avertir Marthe
198
LE DIABLE AU CORPS
pour qu’elle lui en sut gre. Afm de prou-
ver a sa filie qu’elle savait tout, elle la
harcelait sans cesse, parlait par sous-
entendus, ct si maladroitement que
M. Grangier, seul avec sa femme, la
priait de menager leur pauvre pelitc,
innocente, a qui ces continuelles sup-
positions finiraient par tourner la tete.
A quoi Mme Grangier rćpondait quel-
quefois par un simple sourire, de laęon
a lui laisser entendre que leur filie avait
avoue*
Cette. attitude, et son attitude pre-
cedente, lors a u premier sejour de
Jacques, m ł incitent a croire que
Mme Grangier, eut-elie desapprouve
completement sa filie, pour Tunique
satisiaction de donner tort a son mari
. et a son gendre, lui aurait, devant eux,
donnę raison. Au fond Mme Grangier
*
admirait Martbe de tromper son mari,
ce qu’elle-ineme n^yait jamais ose
faire, soit par scrupules, soit par manque
d^ecasion. Sa filie la vengeait d ł avoir
LE DIABLE AU CORPS
139
ćtó, croyait-elle, incomprise. Niaise-
ment idealistę, elle se bornait a lui en
vouloir d’aimer un garęon aussi jeune
que moi, et rnoins apte que n’importe qui
a comprendre la « delicatessc feminine ».
•m
Les Lacombe, que Martlie visitait
de moins .en moins, ne pouvaient, habi-
tant Paris, rien soupęonner. Simple-
ment, Martlie, leur apparaissant tou-
jours plus bizarre, leur deplaisait de
plus en plus. Ils etaient inquiets de
i ł avenir. Ils se demandaient ce que
serait ce menage dans quelques annees.
Toutes les meres, par principe, ne sou-
haitent rien tantpour leurs flis que le ma-
riage, mais desapprouvent la femmc qu > ils
clioisissent. La mere de Jacques le plai-
^nait donc d’avoir une telle femme.
O
Quant a Mile Lacombe, la principale rai-
son de ses medisances venait de ce que
Marthe detenait, seule, le secret d’une
idylle poussee assez loin, l ł ete ou elle
avait connu Jacques au bord de la
200
LE DIABLE AU COBPS
mer. Cette soeur predisait le plus
sombre avenir au menage, disant que
Marthe tromperait Jacques si par ha-
sard ce n’etait deja chose faite.
L ł acharnement de son epouse et de
sa filie foręaient parfois a sortir de
table M. Lacombe, brave homme qui
i
aimait Marthe. Alors, mere et filie
echangeaient un regard significatif.
Celui de Mme Lacombe exprimait: <c Tu
vois, ma petite, comment ces sortes
de femmes savent ensorceler nos
hommes. » Celui de Mile Lacombe :
« C’est parce que je ne suis pas une
Marthe que je ne trouve pas a me ma-
rier. » En realite, la malheureuse, sous
pretexte « qu’autretemps autres moeurs))
et que le mariage ne se concluait plus
a Tancienne modę, faisait fuir les maris
en ne se montrant pas assez rebelie.
Ses espoirs de mariage duraient ce que
dure une saison balneaire. Les jeunes
gens promettaient de venir, sitót a
Paris, demander la main de Mile La-
LE DIABLE AU CORPS
201
combe. Ils ne donnaient plus signe de
vie. Le principal grief de Mile La-
combe, qui allait co i Ter Sainte-Cathc-
rine, etait peut-etre que Marthe eut
trouve si facilement un mari. Elle se
consolait en se disant que seul un ni-
gaud comme son frere avait pu se
laisser prendre.
I
r
ł
*
4
Pourtant, quels que fussent les soup-
ęons des familles, personne ne pensait
que Fenfant de Martlie put ovoir un
autre p6re que Jacques. J’en etais assez
vexe. II fut nieme des jours ou j ł accu-
sais Marthe d’etre lachę, pour n’avoir
pas encore dit la verite. Enclin a voir
partout une falblesse qui n’etait qu’a
moi, je pensais, pui$que Mme Gran-
gier glissait sur le commencement du
dramę, qu’elle fermerait les yeux jus-
qu*au bout.
» #
L’orage approchait. Mon pere mena-
ęait d^eiiYoyer ccrtaines lettres a
LE DIABLE AU CORPS
203
Mme Grangicr. Je souhaitais qu > il exe-
cutat ses menaces. Puis je TĆflechissais.
■
Mme Grangier cacherait les lettres a
son mari. Du reste, Fun et Tautre
avaient interet a ce qu ł un orage n ł 4clatat
point. Et j’etoufTais. J’appelais cet
orage, Ces lettres, c’est a Jacąues, di-
rectement, qu’il fallait que mon pere
les communiquat.
Le j our de colere o& il me dit que
c’etait cliose faite, ie lui eusse saute
* V
au cou. Enfin ! Enfin ! il me rendait
le seryice d^pprendre a Jacques ce qui
importait qu’il sut. Je plaignais mon
pere de croire mon amour srfaible. Et
c * ■ * -
puis, ces lettres mettraient un terme a
celles ou Jacques s’attendrissait sur
notre enfant. Ma fievre m’empechait
de comprendre ce que cet acte avait
de fou. d ł impossible. Je commenęai
seulement a voir juste lorsque mon
pere, plus calme, le lendemain, me ras-
sura, croyail-il, m ł avóuant son men-
songe. II Festimait inhumain. Certes.
204
LE DIABLE AU COKPS
Mais oii se trouve Fhumain et Finhu-
main ?
J’epuisais ma force nerveuse en la-
chete, en audace, ereinte par les mille
contradietions de mon age aux prises
avec une ayenture d’homme.
Uamour anesthesiait en moi tout ce
qui n’etait pas Marthe. Je ne pensais
pas que mon pere put souffrir. Je ju-
geais de tout si faussement et si petite-
ment que je finissais par croire la guerre
declaree entre lui et moi* Anssi, n’etait-
ce plus seulement par amour pour
Marthe que je pietinais mes devoirs
filiaux, mais parfois, oserai-je ravouer,
par esprit de represailles !
Je n 5 accordais plus beaueoup d’at-
tention aux lettres que mon pere fai-
sait porter chez Marthe. C’est elle qui
me suppliait de rentrer plus souvent
a la maison, de me montrer raisonnahle.
i06 LK DIABLE AG CORPS
* *
Alors je n^ecriais : « Vas-tu. t,oi aussi,
prendre part i contrę moi ? » Je serrais
les dents, tapais du pied. Que je me
niisse dans un etat pareil, a la pensee
que j’allais etre eloigne d’e!le pour quel-
ques lieures, Marlhe y voyait le signe
de la passion. Cette certitude d ł etre
aimee lui donnait une fermete que je
ne lui avais jamais vue. Surę que je
penserai a. elle, elle insistait pour que
je rentrasse.
r ■
Je m*aperęus vite d’ou venait son
courage. Je commcnęai a changer de
tactiaue. Je feignais de me rendre a
ses raisons. Alors, tout a coup, elle
avait une autre figurę. A me voir si
sagę (ou si lćger) la peur la prenait que
je ne Paimasse moins. A son tour elle
me suppliait de rester, tant elle avait
besoin d’etre rassuree.
Pourtant, une fois, rien ne reussit.
Depuis deja trois jours je n’avais mis
les pieds chez mes parenis, et j’afiirmai
a Martbe mon intention de passer en-
LE DIABLE AU CORPS
207
core une nuit avec elle. Elle essaya
tout pour me detourner de cette dęci-
sion : caresses, menaces. Elle sut meme
+ ■■
feindre a son tour. Elle finit par de-
clarer cjue, si je ne rentrais pas chez
mes parents elle coucherait cliez les
siens.
Je repondis que mon pere ne lui
tiendrait aucun compte de ce beau
geste. — Eh bien! elle n’irait pas cliez
sa mćre. Elle irait au bord de la Marne.
Elle prendrait froid, puis mourrait; elle
serait enfin delivree de moi : « Aies au
'jf 1 ‘ a ?■ n •?
moins pitie de notre enfant, disait
Marlhe. Ne eompromets pas son exis-
tence a plaisir. » Elle m*accusait de
m’amuser de son amour, d ł en vouloir
connaitre les limit es. En face d’une
telle insislance, je lui repetais les pro¬
pos de mon pere : elle me trompait avec
nhmporte qui; je ne serai pas dupę.
« Une seule raison, lui dis-je, Eempeehe
de ceder. Tu reęois ce soir un de tes
amants, » Que repondre a d’aussi folles
208
LE DIABLE AU CORPS
injustices ? EUe se detourna. Je lui re-
prochai de ne point bondir sous 1’ou-
trage. Enfin, je travaillais si bien qu’elle
consentit a passer la nuit avec moi. A
condition que ce ne fut pas chez elle.
Elle ne vou3ait pour rien au monde que
ses proprietaires pussent dire le lende-
main au messager de mes parents qu’elle
etait la.
„ Oń dormir ?
Nous etions des enfants debout sur
une chaise, fiers de depasser d’une tete
Ies grandes personnes. Les circonstances
nous hissaient, mais nous restions in-
capables. Et si, du fait meme de notre
inexperience, certaines choses compli-
quees nous paraissaient toutes simples,
des choses tres simples, par contrę, de-
venaient des obstacles. Nous n*avions
jamais ose nous servir de la garęon-
niere de Paul. Je ne pensais pas qu’il
fut possible d , expbquer a la concierge,
*
LE DIABLE AU COHPS 209
en lui glissant une piece, que nous
viendrions quelquefois.
II nous fallait donc coucher a 1’hoteL
■
Je n’y etais jamais alle. Je trcml>lais
a la perspective d’cn francliir le scuiL
L’enfance cherche des pretextes. Tou-
jours appelee a se justifier devant les
parents, il est fatal qu ł elle rriente.
Vis-a-vis meme d’un garęon d ł hótel
borgne, je pensais devoir me j ust i ller.
C’est pourąuoi, pretextant qu’il nous
faudrait du lingę et quelques objets de
* '* ___ *
toilette, je foręais Marthe a faire une
valise. Nous demanderions deux cham-
bres* On nous croirait frere et soeur,
Jamais je n ł oserais demander une seule
chambre, mon age (l’age ou Ton se
fait expulser des casinos) m’exposant
a des mortifications.
Le voyage, a onze heures du soir, fut
interminable. II y avait deux personnes
dans notre wagon : une femme re-
conduisait son mari, capitaine, a la
gare de TEst. Le wagon n ł etait ni
14
2iO I.E DIABLE AU COnPS
chaufle, ni eclaire. Marthe appuyait
sa tete contrę la vitre humide. Elle
subissait le caprice d ł im jeune garęon
cruel. J ; etais assez honteux, et je souf-
frais, pensant combien Jacąues, tou-
jours si tendre avec cl e, meritait mieux
que moi d’etre aime.
Je ne pus m’empecher de me justi-
fier, a voix basse. Elle secoua la tete :
« J’aime mieux, murmura-t-elle, etre
malheureuse avec toi qu ł heureuse avee
lui. » Yoila de ces mots d’amour qui
ne veulent rien dire, et que Ton a honte
de rapporter, mais qui, prononces par
la bouche aimee, vous enivrent. Je
crus merae comprendre la phrase de
Marthe. Pourtant que signifiait-elle au
juste? Peut-on etre heureux avec quel-
qu’un qu’on n’aime pas ?
Et je me demandais, je me demande
encore, si barnom* vous donnę le droit
d’arracher une femme a une destinee
peut-etre mediocre, mais pleine de quie-
iude* <i J’aime mieux etre malheureuse
LE DIABLE AU GORPS
U t
avec toi... », ce mot contenait-il un
reproche inconscient ? Sans doute,
Marthe, parce qu’eile m’aimait, eon-
nut-elle avec moi des heures dont,
avec Jacąues, elle n’avait pas idee,
mais ces moments heureux me don-
naient-ils le droit d’etre cruel ?
Nous descendimes a la Bastille. Le
froid, que je supporte parce que je
Pimagine la chose la plus propre du
monde, etait, dans ce hall de gare, plus
sale que la chalcur dans un port de
mer, et sans la gaite qui compense.
Marthe se plaignait de crampes. Elle
s’accroehait a mon bras. Couple la-
mentable, oubliant sa beaute, sa eu-
nesse, honteux de soi comme un couple
de mendiants!
Je croyais la grossesse de Marthe
ridicule, et je marchais les yeux baisses.
J’ et ais bien loin de 1’orgueił paternel.
Nous errions sous la pluie glaciale,
entre la Bastille et la gare de Lyon.
A chaque hotel, pour ne pas entrer,
LE DIABLE AU COBPft
*
jMnyentais une mauvaise excuse. Je
disais a Marthe que je cherchais un
hotel convenabIe, un hotel de voya-
geurs, rien que de voyageurs.
Place de la gare de Lyon, il devmt
difiicile de me derober. Marthe m’en-
joignit d^nterrompre ce supplice,
Tandis qu’elle attendait dehors, j’en-
trai dans un vestibule, esperant je ne
sais trop quoi. Le garęon me demanda
si je desirais une chambrr. II etait
facile de repondre oui. Ce fut trop
facile, et, cfcerchant une excuse comme
un rat d’hótel pris sur le fait, je lui
demandais Mme Lacombe. Je la lui
demandais, rougissant, et craignant
qu ł il me repondit : « Yous moquez-
vous, eune homme ? Elle est dans
la rue. » II consulta des registres. Je
devais me tromper d’adresse. Je sor-
jtf
tis, expliquant a Marthe qu’il n’y avait
plus de place et que nous n’en trouve-
rions pas danslequartier. Je respirai. Je
me hatai comme un voleur qui s ł echappe.
L£ DIABLE AU C0BP3 ?łS
w i ' g
Tout a 1’heure, mon idee fixe de fuir
ces hótels qu je menais Marthe de force
nrTempechait de penser a elle. Main-
tenant je la regardais, la pauvre petite.
Je rctins mes larmes et ąuand elle me
$ t
demanda oti nous chercherions un lit,
*
je la suppliais de.ne pas en vouloir a
un malade, et de retourner sagenient
elle a J... moi chez mes parents. Ma¬
lade ! sagement ! elle fit un sourire ma-
chinal en entendant ces mots deplaces.
«
Ma honte dramatisa le retour. Quand,
apres les cruautes de ce genre, Marthe
avait le mallieur de me dire : <i Tout de
*
nieme, comme tu as ete mechant », je
m’emportais, la lrouvais sans gene-
rosite. Si, au contraire, elle se taisait,
avait l’air d’oublier, la peur me prenait
qu’elle agit ainsi, parce qu’elle me con-
siderait comme un malade, un dement.
Alors, je n’avais de cesse que je ne lui
eusse fait dire qu’elle n’oubliait point,
et que si elle me pardonnait, il ne
LK DIABLE AU CORPS
SM 4
fallait pas cependant que je profitasse
de sa clemencc ; qu r un joar, lasse de
mes mauvais traitements, sa fatigue
Temporterait sur son amour, et qu’clle
me laisserait seuL Quand je la foręais a
me parleravec cette energie, et bien que
je ne crusse pas a ses menaces, j’eprou-
vais une douleur delicieuse, comparable,
en plus fort, a 1’emoi que me donnent
les monlagnes russes. Alors je me pre-
cipitais sur Marthe, Tembrassals plus
passionnement que jamais.
— Repete-moi que tu me quitteras,
lui disais*je, haletant, et la serrant
dans mes bras, jusqu’a la casser. Sou-
misę, comme ne peut meme pas Tetre
une esclave, mais seul un medium, elle
repetait, pour me plaire, des pnrases
auxquelles eIle ne comprenait rien.
Cette nuit des hótels fut decisive,
ce dont je me rendis mai compte apres
tant d’autres extravagances. Mais si
je croyais que toute une vie peut boi-
ter de la sorte, Marthe, elle, dans le
coin du wagon de retour, epuisee, at-
terree, claquant des dents, comprit tout .
Peut-etre meme, vit-elle qu’au bout de
cette course d’une annee, dans une voi-
turę, follement conduite, il ne pouvait
y avoir d’a utrę issue que la mort.
Le lendemain, je trouvai$ Marthe au
lit, comme ddiabitude. Je voulus Fy
rejoindre ; elle me repoussa, tendre-
ment. « Je ne me sens pas bien, disalt-
elle, va-t’en, ne reste pas pres de moi.
Tu prendrais mon rhume. » Elle tous-
sait, avait la fievre. Elle me dit, en
souriant, pour n’avoir pas Fair de for-
muler un reproche, que c T etait la veille
*
qu’elle avait du prendre froid. Mal-
gre son affolement, elle nFempccha
d’aller chercher le docteur. « Ce n J est
' *
ricn, disait-elle. Je n ł ai besoin ,que de
* restcr au chaud. » En realite, elle ne
youlait pas, en ra’envoyant, moi, chez
LE DIABLE AU CORPS
ii 7
le doctcur, se compromettre aux yeux
de ce vieil ami de sa familie; J’avais un
teł besoin d’etre rassure que le refus
de Marthe m’óta mes inquietudes. Elles
ressusciterent, et plus fortes que tout
a 1’heure, quand, lorsque je partis pour
diner chez mes parents, Marthe me
demanda si je pouvais faire un detour,
et deposer une lettre chez le docteur.
Le Iendemain, en arrivant a la maison
de Marthe, je croisai celui-ci dans 1’es-
calier. Je n’osai pas • Tinterroger, et
ie regardai anxieusement. Son air calme
me fit du hien : ce n’etait qu*une atti-
tude professionnclle.
J’entrai chez Marthe. Ou etait-elle?
La chambre etait vide. Marthe pleurait,
la tete cachee sous les couvertures. Le
medecin la condamnait a garder la
chambre, jusqu ł a la delivrance. De plus,
son etat exigeait des soins ; il fallait
qu’elle dcmeurat chez ses parents. On
nous separait.
218
LE DIABLE AU COHPS
Le malbeur ne s ł admet point. Seul
e bonheur semble du. En admettant
cette separation sans revolte, je ne
montrais pas de courage. Simplement,
je ne comprenais point. J’ecoutais, stu-
pide, 1’arret du medecin, comme un
condamne la sentence. S’il ne pa it
point : « Quel courage ! » dit-on. Pas
du tout : c’est plutót manque d*ima-
gination. Lorsqu’on le revcille pour
rexecution, alors, il entend la sentence.
De meme je ne compris que nous
n’allions plus nous voir, que lorsqu ł on
vint annoncer a Marthe la voiture en-
voyee par le docteur. I avait promis
de n’avertir personne, Marthe exigeant
d’arriver chez sa mere a Fimpro-
viste.
Je fis arreter a quelque distance de
la maison des Grangier. La troisieme
fois que le cocher se retourna, nous
descendimes. Cet homme croyait sur-
prendre notre troisieme baiser, il sur-
prenait le meme. Je quittais Marthe
LE DIABLE AU CORPS
219
sans prendre les moindres dispositions
pour correspondre, presąue sans lui
dire au revoir, comme une personne
qu’on doit rejoindre une heure apres.
Deja, des voisinescurieuses se montraient
aux fenetres.
V
Ma mere remarqua que j’avais les
yeux rouges. Mes sceurs rirent parce
que je laissais deux fois de suitę retom-
ber ma cuillere a soupe. Le plancher
chavirait. Je n’avais pas le pied marin
pour la souflrance. Du reste, je ne crois
pouvoir comparer mieux qu’au mai
de mer ces vertiges du cceur et de 1’ame.
La vie sans Marthe, c’etait une Iongue
traversee. Arriverais-je ? Comme, aux
premiers symptómes du mai de mer, on
se moque d*atteindre le port et on sou-
liaite mourir sur place, je me preoccu-
pais peu d’avenir. Au bout de quelques
jours, le mai, moins tenace, me laissa
le temps de penser a la terre ferme.
Li DIABLE AU GORPS
220
Les parents de Marthe n’avaient pląs
a deviner grand ł cliose. Ils ne se conten-
taient pas d ł cscamotcr mes lettres. Ils
les brulaient devant elie, dans la che-
t *
mince de sa cliambre. Les siennes
etaient ecrites au crayon, a peine li-
sibles. Son frere les mettait a la
poste.
di •
Je n’avais plus a essuyer de scenes
de familie. Je reprenais les bonnes eon-
vcrsations avec mon pere, le soir, devant
le feu. En un an, j’etais devenu un
etranger pour mes sceurs. Elles se reap-
privoisaient, se rehabituaient a moi.
Je prenais la plus petite sur mes ge«
noux, et, profitant de la penombre, la
serrais avec une telle violence, qu’elle
se debattait, mi riante, mi pleurante.
Je pensais a mon enfant, mais j^etais
triste. II me semblait impossible d’avoir
pour lui une tendresse plus forte. Elais-
je mur pour qu ł un bebe me fut autre
chose que frere ou soeur ?
LE DIABLE AU CORPS
*22 i
Mon pere me conseillait des distrac-
tions. Ces conseils-la sont engendres
par le calme. Qu’avais-je a faire, sauf
ce que je ne fcraisplus ? Aa bruit de
la sonnctte, aa passage d’une voiture, je
tressaillais. Je guetiais dans ma prison
les moindres signes de delivrance.
A force de guetler des bruits qui
pouvaient annoncer quelque cliose,
ł
mes oreilles, un jour, entendirent des
cloches, C’etaient celles de Farmistice-t
Pour moi, Farmistice signifiait le
retour de Jacques, Deja, je le voyais
au clievet de Marthe, sans qiFil me
fut possible d ł agir. J’ćtais eperdu.
Mon pere revint de Paris. II voulait
que j’y retournasse avee lui t « On ne
manque pas une fete pareille. » Je n’osais
refuser. Je craignais de paraitre un
monstre. Puis, somme toute, dans ma
frenesie de malheur, il ne me dćplaisait
pas d ł aller voir la joie des auties.
Avouerais-je qu’elle ne nFinspirat pas
525
LE DIABLE AU CORPS
grandę envie. Je me sentais seul ca-
pable d ł eprouver les sentiments qu’on
prete a la foule. Je cherchais le patrio-
tisme. Mon injustiee, peut-etre, ne me
montrait que Tallegresse d T un conge
inattendu : les cafes ouverts plus
tard, le droit pour les militaires d*em-
brasser les midinettes. Ce spcctacle,
dont j’avais pense qu’il ir^affligerait,
qu’il me rendrait jaioux, ou meme
qu ł il me distrairait par la contagion
d ł un sentiment sublime, m’ennuya
comme une Sainte-Catherine.
Depuis quelques jours, aucune Iettre
ne me parvcnait. Un des rsres aprós*
midi ou ii tomba de ia neige, mes
freres me remirent un message du
petit Grangier, Cetait une Iettre gla-
ciale de Mme Grangier, Elle me priait
de venir au plus vite. Que pouvait-elle
me vouloir ? La chance d’etre en con-
tact, meme indirect, avec Marthe,
etouffa mes inquietudes. J s imaginais
Mme Grancner m ł interdisant de revoir
O
sa filie, de correspondre avec elle, et
moi, Tecoutant, tete basse, comme un
mauvais eleve. Incapable d’eclater, de
me mettre en colere, aucun geste ne
224
LE Dl AULE AU COHUS
manifesterait ma liaine. Je saluerais
avec politesse, et la porte se referme-
rait pour toujours. Alors, je trouverais
es reponses, les arguments de mauvaise
foi, les mots cinglants qui eussent pu
laisser a Mme. Grangier, de 1’amant de
sa filie, une image moins piteuse que
eelle d’un collegien pris en faute. Je
prevoyais la scene, seconde par seconde.
•B 'P
Lorsque je penetrai dans le petit
salon, il me sembla revivre ma premiere
visite. Cette visite signifiait alors que
je ne reverrais peut-etre plus Marthe.
™ *
Mme Grangier entra. Je souflris pour
elle de sa petite taille, car elle s’efIor-
ęait d’etre hautaine. Elle s’excusa de
m 5 avoirderange pour rien. Elle pretendit
■i
qu , elle m’avait envoye ce message pour
obtenir un renseignement trop compli*
que a demander par ecrit, mais qu’entre
temps elle avait eu ce renseignement.
Cet absurde mystere me tourmenta plus
que n’importe quelle catastrophe.
*
LE MAŚLE AU COIU'S 225
■i S' ■ B
+ m
Pres dc la Marne, je rencontrai le
petit Grangier, appuye contrę une grille.
II avait reęu unc boule de neige en pleine
figurę. II pleurnichait. Je le cajolai,
je Finterrogeai sur Martlie. Sa sceur
m’appelait, me dit-il. Leur mere ne
voulait rien entendre, mais leur pćre
^
avait dit : « Marthe est au plus mał
j’exige qu’on lui obeisse. »
Je compris en une seconde la conduite
si bourgeoise, si etrange, de Mme Gran-
Hier. Elle m’avait appele, par respeet
pour son epoux, et la volonte d’une
mourante. Mais 1’alerte passee, Marthe
same et sauve, on reprenait la consignf«
J’eusse du me rejouir. Je regrettais
que la crise n’e<it pas dure le temps de
me laisscr voir la malade.
* jM
Deux jours apres, Marthe m ł ecrivit.
Elle ne faisait aucune allusion a ma vi-
site. Sans doute la lui avait-on esca-
motee. Marthe parlait de notre avenir,
sur un ton special, serein, celeste, qui
me troufclait un peu. Serait-il vrai
13
que 1’amour est la formę la plus vio-
lente de 1’egoisme, car, cherchant une
raison a mon trouble, je me dis que j’etais
ja!oux de notre enfant, dont Marthe
aujourd’hui n^entretenait plus que de
moi-nieme.
Nous Tattendions pour mars. Un
vendredi de janvier, mes freres, tout
essouffles, nous annoncerent que le pe¬
tit Grangier avait un neveu, Je ne
compris pas leur air de triomphe, ni
pourąuoi ils avaient tant couru. Ils
ne se doutaient eertes pas de ce que
la nouvelle pouvait avoir d"extraor-
dinaire a mes yeux. Mais un oncle etait
pour mes freres une personne d’age.
Que le petit Grangier fut oncle tenait
donc du prodige, et ils etaient accouru
pour nous faire partager leur emerveille-
ment.
Cest 1’objet que nous avons cons-
ŁK DIABLE AD CORPS 227
■m
tamment sous les yeux que nous re-
connaissons avec le plus de difficultć,
si on le change un peu de place. Dam;
le neveu du petit Grangier, je ne re*
connus pas tout de suitę 1 enfant de
Marthe, — mon enfant.
L/affolement que dans un lieu publie
produit un eourt-cireuit, j*en fus le
theatre. Tout a coup il faisait noir en
moi. Dans cctte nuit, mes sentiments
se bousculaient ; je me cherchais, je
cherchais a tatons des dates, des preci-
sions. Je comptais sur mes doigts
comme je Pavais vu faire quelquefois
a Marthe, sans alors la soupęonner de
trahison. Cet exercice ne servait d’ail-
\
leurs a rien. Je ne savais plus compter.
Qu’etait-ce que cet enfant que nous
attendions pour mars, et qui naissait
en janvier ? Toutes les explications que;
je cherchais a cette anormalite, c’est
ma jalousie qui les fournissait. Tout de
suitę, ma certitude fut faite. Cet enfant
ł
2J8
LK DIABLE AU COHPS
etait celui de Jacques. N etait-il pas
vcnu en permission neuf mois aupara-
vant. Ainsi, depuis ce temps, Marthe me
mentait. D’ailleurs, ne m ł avait-elle pas
deja menti au sujet de cette permission!
Ne m ł avait-elle pas d’abord jurę s’etre
pendant ces ąuinze jours maudits re-
fusee a Jacąues, pour m’avouer, long.
temps apres, qu’il Tavait plusieurs fois
possedee !
Je n’avais jamais pense bien profon-
dement que cet enfant put etre celui
de Jacques. Et si, au debut de la gros-
sesse de Marthe, j’avais pu souhaiter
lachement qu’il en fut ainsi, il me fal-
lait bien avouer, aujourd’hui, que je
croyais etre en face de Tirreparable,
que, berce pendant des mois par la
certitudc de ma paternite, j ł aimais cet
enfant, cet enfant qui n’etait pas le
mień. Pourquoi fallait-il que je ne me
sentisse le cceur d ; un pere, qu’au mo¬
ment oii j’apprenais que ene Tetaispas!
LE DIABLE AD COIIPS • 229
• * m
m *
a m
On le yoit, je me trouvais dans un
desordre incroyable, et comme jete a
Feau, en pleine nuit, sans savoir nager.
Je ne comprenais płus rien. Une chose
surtout que je ne comprenais pas, c’etait
Taudace de Marthe, d’avoir donnę mon
nom a ce Cis legitime. A certains mo-
ments, j’y yoyais un defi jete au soit
qui n’avait pas voulu que cet cnfant
fut le mień, a d’autres moments je n’y
youlais plus voir qu’un manque de tact,
une de ces fautes de gout qui m ł avaient
plusieurs fois choque chez Marthe,
et qui n’etaient que son exces d’a-
mour,
J*avais commence une Jettre d J in-
■
jures. Je croyais la lui devoir, par di-
gnite ! Mais les mots ne venaient pas,
car mon esprit etait ailleurs, dans des
regions plus nobles.
Je dechirai la lettre. J’en ecriyis
ip .
une autre, ou je laissai parler mon
cceur. Je demandais pardon a Marthe.
Pardon de quoi ? Sans doute que ce
230
LE DIABLE AU CORPS
fils ffit celui de Jacąues. Je la suppliais
de m’aimcr quand meme.
L*homme tres jeune est un animal
rebelie a la douleur. Deja j’arran-
geais autrement ma chance. J’acceptais
presąue cet enfant de 1’autre, Mais
avant meme que j’eusse fini ma lettre,
j*en reęus une de Martlie, debordante de
joie. — Ge fils etait le nótre, ne deux
mois avant ternie. II fallait le mettre en
couveuse. « J’ai failli mourir », disait-
clle, Cette phrase m’amusa comme un
enfantillage.
Car je n’avais place que pour la joie,
J’eusse vouIu faire part de cette nais-
sance au monde entier, dire a mes fróres
qu’eux aussi etaient oncles. Avec joie,
je me meprisais : comment avoir pu
douter de Marthe ? Ges remords, meles
a mon bonheur, me la faisaient aimer
plus fort que jam ais, mon fils aussi.
Dans mon incoherence, je beuissais la
meprise. Somme toute, j’etais content
d ł avoir fait connaissance, pour quelques
LE DIABLE AD CORPS £31
instants, avec la douleur. Du moins,
je le croyais. Mais rien ne ressemble
moins aux choses elles-m§mes que ce
qui en est tout pres. Un homme qui a
failli mourir croit connaitre la mort.
Le jour oCt elle se pres en te enfin a lui,
il ue la reconnait pas : « Ce n*est pas
elle », dit-il, en mourant.
□ans sa lettre Marthe me disait
V
encore : * II te ressemble ». J’avais vu
des nouveau-nes, mes fr^res et mes
sceurs, et je savais que seul 1’amour
d ł une feinme peut leur decouvrir la
ressemblance qu’elle souhaite. a II a
mes yeux », ajoutait-elle. Et seul aussi
son desir de nous voir reunis en un
seul etre pouyait lui faire reconnaitre
ses yeux.
Chez les Grangier, aucun doute ne
subsistait plus. Ils maudissaient Marthe,
mais s ł en faisaient les complices, afin
que le scandale ne « rejaillit » pas sur
la familie. Le medecin, autre complice
232 LE DIABLE ATJ C 0 RP 3
#> # * * |
"ta *
de 1’ordre, cachant que cette naissance
etait prematuree, se chargerait d’ex-
, *
pliąuer au mari, par quelque fable,
V r '■
la necessite d’une couveuse.
Les jours suivants, je trouvai na-
turel le silence de Marthe. Jacąues
devait etre aupres d , elle. Aucune per*
mission ne m’avait si peu atteint que
celle-ci, accordće au malheureux pour
la naissance de son Cis* Dans un der"
liier sursaut de puerilite, je souriais
nieme a la pensee que ces jours de conge,
il me les devait..
r
■m
*
*
Ni
+
Notre maison respirait le calme.
« *■
m
ł . a ł * *
Les vrais pressentiments se forment
a des profondeurs que notre esprit ne
visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils
* ■
accomplir des actes que nous interpre-
. tons tout de travers.
Je me croyais plus tendre a cause de
mon bonheur et je me fellcitais de
savoir Marthe dans ■ une maison quę
mes souvenirs heureux transformaient
. en fetiche.
Un iiomme desordonne qui va mourir
et ne s’en doute pas met soudain de
ł
234
LE DIABLE AU CORPS
1’ordre aulour de lui. Sa vie change.
II classe des papiers. II se leve tot, il
se couche de bonne heure. II renonce a
ses vices. Son entourage se felicite.
Aussi sa mort brutale semble-t-elle
d’autant plus injuste. II allait vięre
heureux.
De meme, le calme nouveau de mon
existence etait ma toilette du eon-
damne. Je me croyais mcilleur fils
parce que j*en avais un. Or, ma tendresse
me rapproehait de mon pere, de ma
mere parce que quelque chose savait en
moi que j^aurais, sous peu, besoin de la
leur,
Un jour, a midi, mes freres revinrent
de 1’ecole en nous criant que Marthe
atait morte.
4
La foudre qui tombe sur un homme
est si prompte qu’il ne souflre pas,
Mais c’est pour celui qui 1’accompagne
LE DIABLE AU CGRPS
235
un triste spectacle. Tandis que je ne
ressentais rien, le visage de mon p6re
se deeomposait. II poussa mes freres.
k Sortez, begaya-t-il. Yousetes fous, vous
etes fous, » Moi, j*avais la sensation de
durcir, de refroidir, de me petrificr.
Ensuite, comme une seconde deroule
aux yeux d’un mourant tous les sou-
venirs d*une existence, la certitude me
devoila mon amour avec tout ce qu’il
avait de monstrueux. Parce que mon
pere pleurait, je sanglotais. Alors, ma
mere me prit en mains. Les yeux secs,
elle me soigna froidement, tendrement f
comme s’il se fdt agi d’une scarla-
tine,
■m
Ma syncope expliqua le silence de la
maison, les premiersjours, a mes freres.
Les autres jours, ils ne comprirent plus.
On ne leur avait jamais interdit les
jeux bruyants. Ils se taisaient. Mais,
a midi, leurs pas sur les dalles du ves-
tibule me faisaient perdre connaissance
23fl
LE DIABLE AU CORPS
eomnic s’ils eussent du chaque fois
m’annoncer la mort de Marthe.
■■ # *
m
w *
Marthe ! Ma jalousie la suivant jusque
dans la tombe. je souhaitais qu’il n’y
eut rien, apres la mort. A insi, est-il in-
supportable que la personne que nous
aimons se trouve en nombreuse com-
pagnle dans une fele oil nons ne sommes
pas. Mon coeur etait a 1’age ou Ton ne
pense pas encore a l’avenir. Oni, c*est
bien le neant que je desirais pourMarthe,
plutót qu ł un monde nouveau, ou la
rcjoindre un jour.
La seule fois que j ł aperęus Jacques 1
ce fut quelques mois apres. Sachant
que mon pere possedait des aquarelles
de Martlie, il desirait les connaitre.
Nous sommes toujours avides de sur-
prendre ee qui touche aux etres que
nous aimons. Je voulus voir riiommc
auquel Marthe avait accorde sa main.
Retenant mon souffie et marchant
sur la pointę des pieds, je me ditigeais
vers la porte entr’ouverte. J'arrivais
juste pour entendre :
— Ma femme est morte en Tappelant.
Pauvre petit ! N’est-ce pas ma seule
raison de vivre.
En voyant ce veuf si digne et domi-
238
LE DUBLE AU COItPS
nant son desespoir, je compris que
rordre, a la longue, se met de lui-meme
autour des choscs. Ne venais-je pas
cTapprendre que Marthe etait morte en
m’appelant, et que mon fils aurait une
6xistence raisonnable*
Ł338. — Tour*, imp riraerłe E- Auraclt et C 1 ".
- ss
*
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